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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/614

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Block, il y a, paraîtrait-il, un langage de convention qui permet d’examiner ce qu’on fera quand l’Angleterre aura 100 millions d’habitans et l’Allemagne 150 millions ; on oublie de se demander s’il y aura jamais dans ces pays de quoi faire vivre ces millions d’habitans et, par conséquent, si nous avons réellement à craindre d’être écrasés par nos voisins. Si nos voisins se multiplient plus vite que nous, ils arriveront plus tôt à la limite au-delà de laquelle on est sûr de rencontrer la misère. Quand toutes les carrières sont encombrées, quand la vie est difficile et les denrées chères, la vieillesse est précoce, il y a relativement plus d’enfans que d’adultes. Nous avons sous les yeux un tableau où les habitans de six pays sont classés par âges et ces pays sont rangés d’après le nombre des enfans d’un jour à cinq ans. Sur ce tableau, la France figure en tête avec le moindre nombre, la Prusse ferme la série avec le nombre maximum. Eh bien ! voyez : sur 10,000 habitans la France compte, il est vrai, 929 enfans au-dessous de cinq ans et la Prusse 1,510 ; en revanche, la France a 4,752 Français adultes contre 3,611 Prussiens adultes. Cette comparaison n’est-elle pas éloquente ? La France a proportionnellement plus d’adultes que n’importe quel autre des six pays. Pour les hommes, il ne s’agit pas de naître, mais de vivre, et la place est limitée. »

On ne saurait trop le redire, l’espace limité rend plus âpre, plus difficile cette lutte pour l’existence dans laquelle les plus faibles succombent. Cette théorie du nombre qui fait du nombre le facteur principal et, de la densité de la population, le critérium de la force et de la puissance d’un état, ne tient compte que des masses et non des unités qui les composent, de leur chiffre et non de leurs besoins. Elle oublie qu’à un certain niveau de densité, les unités qui composent ces masses ont peine à vivre, que le nombre des prolétaires grossit et, avec lui, la misère, et que, loin d’être une force pour l’état, ces masses constituent un péril pour la société.

Quand ce niveau est atteint, l’émigration se produit, émigration forcée dont le courant tend à rétablir l’équilibre rompu, sous peine pour une nation de vivre sur son capital, partant de s’appauvrir. Depuis vingt ans, ce mouvement d’émigration qui indique la limite précise où l’accroissement de production n’est plus en rapport avec les besoins de la consommation, a considérablement augmenté, au point que les États-Unis, saturés par le flot de l’émigration européenne, après l’avoir encouragée, avisent aux moyens de lui fermer leurs portes.

De là, de cet ensemble de faits et de circonstances favorisés par d’autres qu’il nous reste à préciser, est né ce mouvement d’expansion coloniale qui est l’un des signes caractéristiques de notre