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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/604

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credo de la génération qui l’a promulguée et qui s’éteint, la théorie du nombre est devenue, dans l’Europe entière, sous le nom de nation armée, le credo de la génération présente. Sous l’influence d’événemens encore vivans dans toutes les mémoires, on ne voit de défense possible, de sauvegarde et de salut que dans le nombre. On lui attribue la force et les vertus militaires : le courage, la discipline, la tactique. Dans ce domaine aussi il règne et triomphe ; la théorie du nombre l’emporte et, selon le chiffre d’hommes que chaque État peut mettre sous les armes, on est prêt à affirmer que l’un a tout à craindre, que l’autre n’a rien à redouter et que le plus logique, avant d’en venir aux mains, serait encore de se compter.

Portée si haut, érigée en dogme, la théorie du nombre ne rencontre plus guère que de rares contradicteurs et de muets adversaires. On hésite à remonter certains courans, à réagir contre un ensemble de faits et d’idées dont, quoi qu’on en ait, on subit l’influence. Et cependant, ni l’histoire du passé ne sanctionne cette théorie, ni les faits présens ne la confirment.

Ce que l’une nous enseigne et ce que les autres nous montrent, c’est que le nombre est un des facteurs importans d’une nation, à la condition toutefois de se combiner avec d’autres facteurs : la force physique, la valeur intellectuelle et morale. S’il n’en était pas ainsi, les nations les plus nombreuses seraient aussi les nations prépondérantes, et il n’en est rien. L’Europe, avec 350 millions d’habitans, est supérieure à l’Asie, qui en compte 789, plus du double. La Chine, avec ses 400 millions, est inférieure à la France, onze fois moins peuplée, et l’Inde, avec 253 millions d’Hindous, est aux mains de l’Angleterre, qui n’a que 35 millions d’habitans. Les Pays-Bas n’ont qu’une population de 4 millions 1/2 ; ils détiennent cependant les Indes orientales et y gouvernent 40 millions de sujets.

Allègue-t-on la différence des races ? Mais cela même est la condamnation du nombre en tant que nombre et la consécration de la supériorité intellectuelle. Il est hors de doute que les Hindous n’auraient, étant données leurs masses profondes, qu’à serrer leurs rangs pour étouffer les Anglais ; et, qu’ainsi que l’écrivait un de leurs généraux, « avec des pierres et des bâtons, ils expulseraient l’Angleterre de chez eux. » L’armée coloniale anglaise, les fonctionnaires anglais, ne forment pas un total de 60,000 hommes dont une partie, recrutée sur place, est indigène. Une poignée de fonctionnaires et d’officiers gouverne l’Inde et y fait régner la Pax britannica. Mais cette poignée d’hommes qui fait la loi à ces centaines de millions possède, à défaut du nombre, le prestige, la