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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/587

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que Katte allait être mené à Cüstrin pour y être justicié. L’exécution serait faite sous les fenêtres du prince — « S’il ne se trouve pas là une place suffisante, vous en choisirez une autre de façon que le prince puisse bien voir. » — Le même jour, le major Schack, du régiment des gendarmes, se présentait avec une escorte de trente gendarmes devant la prison ; il entrait dans la chambre de Katte : — « J’ai l’ordre de Sa Majesté, lui dit-il, d’être présent à votre exécution. Deux fois, j’ai voulu refuser, mais il me faut obéir. Dieu sait ce qu’il m’en coûte ! Fasse le ciel que le cœur du roi change et qu’au dernier moment j’aie la joie de vous annoncer votre grâce ! » — « Vous êtes trop bon, répondit Katte. Je suis content de mon sort. Je meurs pour un seigneur que j’aime, et j’ai la consolation de lui donner par ma mort la plus grande preuve de dévoûment. »

Dans la voiture qui l’emporta, prirent place le commandant Schack, un sous-officier et le révérend Millier, aumônier du régiment des gendarmes. Dès que le cortège fut sorti de la ville, le pasteur entonna des cantiques, parmi lesquels celui-ci : — « Loin de mon cœur les pensées ! » — Arrivé à l’endroit où l’on devait passer la nuit, Katte exprima le désir d’écrire à son père ; on la laissa seul, mais lorsque le major rentra, il le trouva allant et venant : — « C’est trop difficile, dit-il. Je suis si troublé que je ne trouve pas le commencement. » — Il écrivit pourtant et une belle lettre sincère.

Il allait enfin au fond de lui-même. Il rappelait la peine que son père s’était donnée pour son éducation, dans l’espoir que sa vieillesse serait consolée par les succès de son fils. Lui-même, il avait cru s’élever dans le monde. — « Comme je croyais à mon bonheur, à ma fortune ; comme j’étais rempli de la certitude de ma grandeur ! Vain espoir ! quel néant que les pensées des hommes ! Comme elle finit tristement, la scène de ma vie ! Comme mon état présent est différent de celui que je portais dans mon esprit ! Je dois, au lieu du chemin de l’honneur et de la gloire, prendre celui de la honte et de la mort infâme ! » — Mais ce chemin, c’était Dieu qui l’avait choisi pour lui : les chemins de Dieu ne sont pas ceux de la foule et les chemins des hommes ne sont pas ceux de Dieu ! « La maudite ambition qui se glisse dans le cœur dès l’enfance » l’aurait perdu en l’éloignant de Dieu à tout jamais. — « Comprenez bien, mon père, et croyez bien que c’est Dieu qui dispose de moi, Dieu sans la volonté duquel rien n’arrive, pas même la chute d’un moineau sur la terre ! .. Plus le genre de mort est amer et rude, plus agréable et plus douce, l’espérance du salut ! Qu’est-ce que la honte et le déshonneur de cette mort en comparaison de la splendeur future ? Consolez-vous, mon père ! Dieu vous a donné d’autres fils auxquels il accordera peut-être