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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/562

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avant que je n’arrive. » — A huit heures, le roi est à Mannheim : pas de prince encore. Le roi s’inquiète ; il s’imagine que Frédéric est parvenu à s’échapper. Pour le calmer, l’électeur palatin envoie son écuyer sur la route de Heidelberg. Enfin, les retardataires arrivent à dix heures et demie.

Il était évident que le prince ne pourrait s’échapper, mais la résolution où il était de tout risquer plutôt que d’abandonner le beau rêve, l’aveuglait. Il donna encore une fois à Keith l’ordre de commander les chevaux ; mais le page avait eu, le matin, une belle peur en recevant l’ironique bonjour de Rochow. Il connaissait le roi et sentit sa tête branler sur ses épaules. Le 6 août, qui était un dimanche, à l’issue du service divin, il se jeta aux pieds de son maître et lui avoua tout le complot.

Le roi maîtrisa la tempête qui se levait en lui, et résolut de dissimuler jusqu’à ce qu’il fût arrivé dans sa ville de Wesel, mais il appela Rochow près d’une fenêtre : — « Fritz a voulu déserter, lui dit-il ; je m’étonne qu’on ne m’en ait rien dit. Vous, Rochow, vous serez responsable sur votre tête, votre cou et votre collet si vous ne me le livrez à Wesel, vivant ou mort. Je n’ai pas le temps d’en dire plus ici. Et comme il se peut que je ne trouve pas le moyen de parler seul avec Buddenbrock et avec Waldow, vous leur direz cela en mon nom et leur commanderez qu’ils soient responsables envers moi. » — Rochow, qui avait eu la générosité de taire l’histoire de la veille, se contenta de répondre : — « Il ne peut nous échapper ; il ne nous aurait pas échappé. J’ai pris mes précautions. Le prince a un fidèle serviteur à qui on peut se fier. » — Sur quoi on se mit à table. Le roi, qui savait si mal se contraindre et qui aimait à hurler ses colères, devait endurer des tourmens d’enfer. La vue de l’intendant, du commandant et d’officiers français de Landau, qui étaient venus à Mannheim, l’inquiéta. Il crut qu’ils venaient au-devant du prince pour lui faire escorte. Le soir, à Darmstadt, où l’on coucha, il ne put se tenir de dire à son fils : — « Cela m’étonne de vous voir ici. Je vous croyais à Paris déjà. » — Frédéric répondit hardiment par un mensonge : — « Si je l’avais voulu, je serais certainement en France ! » — Une fois encore, ignorant qu’il avait été trahi, il passait un billet à Keith : — « Cela prend une mauvaise tournure. Fais que nous puissions nous en aller. »

Le matin du 8 août, on arrivait à Francfort, d’où l’on devait descendre le Mein. Le roi visita tous les monumens en deux heures, sans être accompagné par le prince : il l’avait fait conduire directement au bateau, qui devait transporter le cortège royal à Bonn. Il grillait d’impatience de rentrer chez lui, mais il avait promis sa visite à l’électeur de Cologne, qui l’attendait. Il arriva donc, le 10,