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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/42

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REVUE DES DEUX MONDES.

laissé entendre que je ne lui déplaisais pas ? Pauvre moi qu’il regarde comme un oiseau curieux, d’un babil amusant, d’une fréquentation supportable ! L’été passera, l’oiseau changera de cage, le capitaine de garnison, et l’oubli roulera entre eux son flot impassible !


Tandis qu’elle s’abandonnait à cette philosophie décevante, elle vit l’officier quitter le sentier et se laisser glisser vers le précipice. Sans doute il s’agissait d’une fleur encore. Bien qu’elle le sût coutumier de s’exposer ainsi, elle s’était approchée du bord et suivait ses mouvemens un peu anxieuse, se demandant où il s’arrêterait. Son beau-frère et sa sœur l’avaient rejointe. Maintenant, de Vair touchait vraisemblablement à son but, car il ne descendait plus ; il gagnait sur la droite, rampant vers une petite excavation herbeuse qu’on apercevait au-delà d’une grande plaque de terre jaunâtre. Cette terre sablonneuse et mouvante repoussait le jeune homme, menaçant de s’effondrer avec lui dans l’abîme. Elle avait déjà cédé sous son effort et un léger éboulement s’était produit après qu’il y eût enfoncé les doigts pour s’y retenir. L’on devinait, d’ailleurs, qu’il avait reconnu le péril et qu’il hésitait sur le parti à prendre.

— Remontez donc, finit par crier M. Marbel, n’y tenant plus.

Mais au même instant, de Vair, cessant de faire face à la montagne, lui présenta le flanc, franchit en deux bonds cette bande de terre traîtresse qui se désagrégeait derrière lui et vint saisir à temps une pointe de rocher, proche le creux où nichait la fleur convoitée. Cette fois il la tenait ; sa ténacité bretonne satisfaite, il remonta sans se presser.

Au moment où il achevait de se hisser jusqu’au sentier, il se trouva devant Mme Marbel, et, encore à genoux, il lui tendit la reine des Alpes, qu’il venait de cueillir.

— C’est la plus belle et la plus rare de la montagne et elle vous revient de droit, dit-il gracieusement.

En voyant cette fleur, qu’elle se croyait destinée, passer aux mains de sa sœur, Mireille avait légèrement pâli et ses traits si rians jusque-là s’étaient allongés en une moue boudeuse.

Du coup, l’excursion avait perdu pour elle tout son charme. Une longue conversation qui s’engagea entre sa sœur et le capitaine acheva de l’exaspérer. La compagnie de son beau-frère, cheminant très terne à ses côtés, brisé maintenant par le cheval, après avoir été rompu par la marche, n’aurait pu, du reste, qu’aggraver son humeur. Elle poussait donc rageusement sa monture, semant le sol de toutes ces fleurs qu’elle conservait tout à l’heure avec un soin jaloux.

— Il peut bien les ramasser pour les offrir à ma sœur, pensait-elle presque haut, et mon imbécile de beau-frère, qui ne s’aperçoit