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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/39

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SACRIFIÉS.

de resserrer sa surveillance autour des deux jeunes gens, en se mettant constamment en tiers dans leurs entretiens.

À partir de ce moment, elle se trouva fréquemment sur le chemin du capitaine, lorsqu’il venait aux Sorguettes, et, sous prétexte de le consulter sur certains aménagemens urgens, elle le retenait assez longtemps loin de sa sœur, qui s’en dépitait d’autant plus qu’elle ne voulait pas en convenir vis-à-vis d’elle-même. De plus en plus elle faisait naître les occasions de lui parler de sa vie de mondaine très vide, très lassante, et aussi de l’interroger sur celle qu’il avait menée avant d’échouer dans ces Basses-Alpes, s’y employant avec cette liberté de curiosité que les femmes du monde d’aujourd’hui apportent à soulever tous les voiles, même quand ils recouvrent les détails les plus extramondains.

Cela avait l’air parfaitement innocent et ne l’engageait pas autrement. Si de Vair, mordant un peu trop fort à l’hameçon, lui eût rendu la retraite nécessaire, elle y eût procédé le plus aisément du monde sans rien abandonner à l’ennemi. Mais, pénétrant bien son caractère, elle le classait dans la catégorie très rare des hommes à passions qui s’enflamment malaisément, éclatent comme un incendie et brûlent sans se lasser, tandis que le commun des mortels, gens à caprices et à sensations, s’allument et s’éteignent comme des flambées de paille. Et elle se disait que la fin du choléra lui rouvrirait les portes de Marseille avant l’incendie !

VI.

Or ce matin-là, le capitaine de Vair, très agité par la réception qu’il préparait, bousculait son ordonnance, qui, la veste ouverte, la figure ruisselante, frottait et cirait les deux pièces habitées par son supérieur avec l’ardeur d’un gabier s’acharnant au pont de son navire. Quelques étoffes algériennes appendues aux murs, des peaux de bêtes, souvenirs de chasse, recouvrant le carreau trop nu, des fleurs dans les vases, des panoplies reluisantes comme décoration, une table drapée d’une portière de Caramanie et disposée pour un lunch, donnaient à ce logis, sinon une note élégante, du moins un air de fête qui le faisait très hospitalier.

Depuis si longtemps qu’il annonçait sa venue, M. Marbel s’était enfin décidé à arriver aux Sorguettes. Son séjour devait y être fort court, il avait manifesté l’intention de faire sans tarder une belle excursion. Prévenu la veille de ce projet par Mme Marbel, de Vair avait aussitôt répondu en proposant l’ascension du col des Champs, lequel ouvre une communication muletière entre le Verdon et le haut Var et qu’on gravit en partant de Colmars.

Celui-ci attendait donc ses visiteurs, si désireux de leur procurer