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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/34

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REVUE DES DEUX MONDES.

tristement, du sol bouillonnant sous l’averse, aux murailles noires des grands monts se renvoyant, les unes aux autres, des torrens de lumière aveuglante. Jamais elle ne s’était senti au cœur pareille angoisse à penser qu’il y a des voyageurs qui battent les routes, des navires qui courent la mer par ces nuits de tempête et d’effroi.

L’on vint la prévenir que le dîner était servi ; elle se mit à table et ne mangea pas. Sa préoccupation était si visible que sa sœur finit par la plaisanter sur cette frayeur de l’orage qu’elle ne lui connaissait pas. Elle convint d’une sensation d’énervement général dont elle n’était pas la maîtresse et en prit prétexte pour se retirer.

Rentrée dans sa chambre, elle revint à la fenêtre et interrogea fiévreusement le ciel, tout chargé de ténèbres, où la foudre, comme une épée de feu, traçait des sillons effrayans. L’orage n’était pas près de finir, hélas ! elle s’en rendait trop compte. Elle éprouvait comme une oppression invincible qui lui serrait la poitrine, desséchant sa gorge, lui amenant du sang aux tempes. Elle se déshabilla pourtant et s’apprêta à se coucher. À ce moment la tourmente redoubla d’horreur, la maison trembla sur sa base comme secouée par un épouvantable cyclone, un craquement de tout l’édifice fit bondir Mireille hors de son lit, et, à travers les persiennes closes, elle crut voir passer un globe embrasé qui, après avoir touché la colline, la franchit d’un bond formidable et s’abîma dans la vallée.

Alors, affolée, éperdue, elle s’enfuit et vint tomber comme privée de sentiment dans les bras de sa sœur.

— Je t’en prie, ma chérie, s’écria Mme Marbel prise de peur, en l’enveloppant de ses bras, calme-toi, la foudre vient de tomber là, tout proche, Dieu nous a préservées. Reste auprès de ta Miette, nous attendrons ensemble la fin de l’orage.

— Oh ! pour moi, est-ce que j’y pense seulement ! murmura Mireille comme se parlant à elle-même ; mais eux, perdus dans la montagne par cotte nuit terrifiante, que Dieu les protège !

— M. de Vair, reprit Mme Marbel, n’a certainement rien à craindre de l’orage que nous essuyons ici ; et, à supposer qu’il ait été surpris par un autre, tu le sais assez prudent et avisé pour être sûr qu’il a mis sa troupe à l’abri.

Mireille ne répondit pas et resta pensive, pelotonnée contre la poitrine de sa sœur. Celle-ci l’observait, réfléchissant sur les paroles qui lui étaient échappées, et se disant qu’un cœur de jeune fille est décidément plus sujet qu’elle ne l’avait imaginé à prendre la poste pour la région des rêves.

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Pressentimens d’amour, qui pourrait douter de votre infaillibilité ? Précisément, dans ces premières heures de nuit, la petite