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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/31

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SACRIFIÉS.

Celui que le hasard avait mis sur son chemin, Jean de Vair, devait entreprendre de la lui faire aimer. Il s’y appliqua avec son élan accoutumé et sa nature très droite qui ne faisait rien à demi. Sa montagne, il la connaissait trop bien, avec ses surprises, ses enchantemens, sa puissance captivante, pour douter un instant de la magie de sa séduction sur les plus récalcitrans ! Il suffirait qu’on voulût bien aller à elle. À cela Mireille se chargeant de décider sa sœur, le débat ne pouvait pas s’éterniser.

Sur les natures méditerranéennes, l’action et le mouvement ont des attirances particulières. Si Mme Marbel n’était pas femme à prendre aisément son parti du changement d’existence radical qu’on lui avait imposé, à elle, la mondaine élégante et agitée, elle avait trop de ressort pour ne pas rebondir sous la torpeur d’un premier découragement, et surtout elle aimait sa sœur trop passionnément pour résister à ses désirs. Et quand un beau matin, par une claire soleillée d’été, deux petites mules noires, bâtées à la mode du pays et pomponnées de rouge, firent leur entrée dans la cour, elle fut vive à revêtir son amazone et pleine d’entrain à se mettre en selle.

Dès lors la partie était gagnée. Ainsi que de Vair l’avait prévu, quelques jours eurent raison des premières difficultés et des fatigues d’un entraînement obligé, et bientôt la montagne s’empara des deux jeunes femmes et les posséda jusqu’à l’enthousiasme.

La situation voulait que Jean de Vair devint promptement l’hôte assidu des Sorguettes. Peu à peu ses promenades à cheval prirent donc uniformément la route de Beauvezer. Non moins uniformément, lorsqu’il vint à passer en vue de l’habitation, il estima de sa politesse d’y entrer pour s’enquérir des deux jeunes femmes, de leur santé, de leurs projets d’excursion. Comme circonstance atténuante, il savait que de là-haut l’on surveillait perpétuellement la route, dont les rares passans constituaient l’unique distraction du pays. Devant la maison, à l’angle d’une plate-forme surplombant la vallée, avait été aménagée une jolie tonnelle tout échevelée de lianes et de capillaires : Mireille en avait fait sa retraite favorite.

Elle aimait à lire et à rêver en face de cet horizon de pics neigeux, bercée par le sourd grondement du Verdon. Du plus loin que de Vair l’apercevait encadrée dans son observatoire de feuillage, il enlevait son cheval et gravissait la montée au petit galop. S’il ne disposait que de peu de temps, il s’arrêtait au pied de la plate-forme et engageait une conversation aussi suivie qu’elle peut l’être à dix mètres en contre-bas. Ces fois-là ne comptaient pas comme visites.

Les autres jours, et c’était le plus souvent, le capitaine, quoique