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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/288

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REVUE DES DEUX MONDES.

avec ton cher souvenir enfermé au plus profond de mon cœur ; mais je te reviendrai, la fatalité qui s’acharne sur nous se lassera. Tu es ma femme devant Dieu, attends-moi. Je vais hâter notre réunion ; j’y emploierai toutes mes forces, mes facultés, toute mon âme ; j’irai loin, je m’exposerai tant que la gloire me sourira peut-être. N’est-ce pas le meilleur moyen de faire revenir ton père sur son refus, lui qui n’admet que les gens arrivés ?

Et maintenant, avant de nous dire adieu, ma Mireille adorée, maintenant que je me suis immolé à mon devoir pour rester digne de toi, merci de ta sublime folie d’amour, merci d’avoir voulu tout quitter pour me suivre, merci. Oh ! merci de ce gage de tendresse infinie, de ce suprême bienfait, de ce nouveau et si absolu don de toi-même. Bénie soit l’inspiration de ton âme, cher ange, qui, d’une journée maudite, a su faire pour moi un inexprimable bonheur. Va, le souvenir d’un tel instant m’aidera à vivre pour te conquérir…

Mais ses paroles n’étaient plus que des sanglots, et il tenait Mireille étroitement serrée sur son cœur. Ce qu’il avait dit pour la rassurer, il n’y croyait pas. Heureusement qu’il était trop tard pour revenir sur son sacrifice ; le train était parti, sans quoi aurait-il eu la force de dompter jusqu’à la fin la révolte de son être et n’eût-il pas emporté la bien-aimée dans ses bras au bout du monde, afin de l’avoir à lui malgré les autres ? Vraiment il était à bout de force, à bout de lutte.

À travers sa propre douleur, Mireille eut l’intuition de cette atroce souffrance ; elle fixa sur lui ses yeux où brillait un sombre éclat malgré ses pleurs :

— C’est donc fini, mon Jean, murmura-t-elle à voix à peine intelligible, tu l’as décidé, n’es-tu pas mon maître ? Je te comprends, tu es noble comme l’honneur ; je t’aime ainsi, je t’admire, je suis tienne à jamais. Et maintenant que ton sacrifice est fait, il ne faut pas qu’il soit inutile, il ne faut pas qu’on me découvre sortant d’ici. Prends-moi dans tes bras, Jean, cette dernière fois ; ne crains rien, j’aurai du courage, aie foi au triomphe de notre invincible amour.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

S’arrachant enfin à son étreinte éperdue, elle s’enfuit, aveuglée par les larmes, chancelante, défaillant presque, et vint tomber sur un des bancs de l’allée des Capucines, où elle resta jusqu’à ce que la conscience lui revint de l’heure, de l’endroit où elle se trouvait, du fiacre qui l’avait amenée et qui stationnait non loin de là.

***.

(La dernière partie au prochain n°.)