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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/287

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SACRIFIÉS.

rai, sans crainte, le protéger au grand jour et lui prodiguer le culte de mon adoration passionnée.

Et, soutenant Mireille, il l’entraînait déjà vers la porte, lorsque ses yeux vinrent à tomber sur sa tenue étalée sur son lit ; car, suprême ironie du sort, il était de service au théâtre ce soir-là. Il eut un frémissement. Il ne la revêtirait donc plus… C’était son adieu à son passé de soldat, à toutes ses fiertés. Tout à coup, une idée terrible lui frappa l’esprit… Déserteur ! il serait déserteur ! L’infamie sur son nom, le parjure envers la patrie !

Oui, il n’y avait pas à s’y méprendre. Envoyer sa démission ne suffisait pas, l’acceptation du ministre était nécessaire pour délier des obligations militaires. Partir, c’était le déshonneur sans remède. À la caserne, demain, ses camarades, ses chefs, ses soldats, tout le monde dirait : Le capitaine de Vair est passé à l’étranger ! et on inscrirait son nom, sous six jours, sur le registre des déserteurs. Et s’il acceptait pour lui cette déchéance, comptait-il, par la suite, révéler à cette jeune fille, qui avait cru en lui, comment elle s’était liée, pour la vie, à un être flétri d’une tare ineffaçable ? Sinon, elle l’apprendrait par d’autres ; et quel amour résisterait au dégoût d’une telle découverte ! Allons, il n’y avait pas à hésiter : perdre Mireille, la faire souffrir à en mourir, traîner soi-même le fardeau d’une existence désespérée, en attendant la mort libératrice ; sacrifier impitoyablement deux êtres dont le bonheur n’avait pas voulu, toutes les douleurs sur leurs deux têtes, tout… mais non la vouer à l’ignominie en s’y vouant soi-même pour l’obtenir !

Et alors, d’une voix vibrante et saccadée par l’émotion, Jean, la soutenant entre ses bras, tout en plongeant ses yeux dans les siens, laissa déborder son cœur.

— C’est impossible, ma Mireille, disait-il, c’est impossible, parce que ton amour m’est plus cher que le bonheur de ma vie et que je le tuerais sous ma honte, si je partais. Je ne suis pas libre, tu me l’avais fait oublier. Cet uniforme me l’a rappelé heureusement. Demain il eût été trop tard, j’aurais été déjà sur le chemin de la désertion, de l’abandon de mon drapeau… Pardonne mon égarement d’un moment ; l’enivrante pensée de posséder tout ce que j’aime m’avait rendu fou, je ne voyais que la minute présente. Mais il y a l’avenir, qui ne peut être entaché de félonie et d’opprobre sous le regard de la bien-aimée. Ton âge, ta sainte pureté, te livrent encore aux seules inspirations de ton cœur. Hélas ! moi, j’ai l’austère devoir de prévoir pour nous deux ; et, puisque tu m’as choisi pour époux et conseil, de t’indiquer la voie, dussé-je y rompre nos cœurs ! Écoute, je vais te quitter, je ne sais quelle durée s’imposera à notre séparation… Ne pleure pas… je suis à toi à jamais ;.. si je ne te revenais pas, alors c’est que je serais mort