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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/284

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REVUE DES DEUX MONDES.

XX.

Assis devant sa table de travail, Jean écrivait fiévreusement. Comme la nuit vient vite en cette saison, bien qu’il fût à peine cinq heures et demie, il faisait déjà sombre dans l’appartement, que la lumière de la lampe du bureau, ramassée sous l’abat-jour, laissait complètement dans l’ombre.

La plume courait sur le papier, sans presque s’interrompre, seulement, de temps à autre, il portait son mouchoir à sa bouche ou à ses yeux, pour y comprimer un sanglot ou y refouler des larmes. Il ne savait pas au juste depuis quand il était là, ni comment il y était venu. Il avait dû rentrer tout droit chez lui, comme l’animal blessé regagne sa tanière, sans idée préconçue, sans plan arrêté, uniquement par instinct de détresse.

Alors il s’était mis à écrire à sa mère et, comme il exhalait sa plainte douloureuse sans parvenir à lasser sa souffrance, les pages s’étaient ajoutées aux pages.

Et pourtant il ne lui racontait pas tout de son entretien avec M. Valtence, comment l’aurait-il pu ? Comment comprendrait-elle, pauvre femme, que son fils, dont en son milieu la recherche aurait paru si flatteuse, eût échoué près de gens sans nom, lui qui offrait celui des Vair ? Comment l’expliquerait-elle, en cette circonstance, autrement que par l’expresse volonté de Dieu qui désapprouvait cette union ? Et si, par impossible, l’inflexible volonté qui l’écartait venait jamais à fléchir, comment, à moins de lui voiler aujourd’hui l’injure du refus, la ramènerait-il une seconde fois à l’idée d’une union qu’elle n’avait acceptée que sous la pression de graves événemens ? Non, l’avenir était d’airain comme cette volonté même, implacable comme elle ; cet homme, jusqu’à quel point l’avait-il trouvé intraitable, ignorait-il que nul des siens n’avait prise sur lui, qui s’étudiait à s’affranchir de tous les attendrissemens, de toutes les sollicitations de la sensibilité humaine ? Et quel inexprimable orgueil quand il fouaillait les vanités des autres ! Et aussi quelle lamentable contradiction quand, s’emportant contre les barrières que la noblesse dressait autour des siens, il ne s’employait qu’à forclore de sa famille tout ce qui ne touchait pas comme lui au haut commerce où à la haute banque ! Caste pour caste, ce serait donc toujours l’éternelle petitesse de l’homme qui, se croyant arrivé, tire la barre entre lui et le reste du genre humain, et les mêmes puériles distinctions, la marque de fabrique après le blason !

Et quand il se remémorait combien chèrement avait été acheté