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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/272

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REVUE DES DEUX MONDES.

chrétien, qu’il lui était ordonné de préparer pour le ciel. Chez le jésuite, plus encore que chez un autre religieux, le sentiment, à force de devenir surhumain, meurt à l’humanité : la tendresse et la pitié lui font absolument défaut.

Celui-ci était entré très jeune au noviciat ; il s’appelait Jugand. Son âge et sa naissance ne lui avaient rien appris de la vie ni du monde. Mieux qu’un autre, il prit donc l’empreinte de la compagnie. Ses supérieurs, qui avaient deviné quelqu’un, songèrent de bonne heure à l’employer dans des missions délicates et secrètes, car ils avaient compris qu’il tenait à l’ordre par toute l’énergie de sa volonté autant que par l’abdication de sa personnalité. De grande taille et de belle prestance, la tête noble et l’œil impérieux, il frappait par son autorité plutôt qu’il ne conquérait par sa persuasion.

Le père Jugand venait de fermer son bréviaire et inspectait les rayons de la bibliothèque, où on l’avait introduit en attendant, lorsque la comtesse entra. En elle, le résultat de la consultation avait terrassé la femme ; mais la chrétienne s’exaltait d’autant plus et grandissait sa loi à l’approche du sacrifice. Elle avait pris la main du jésuite et la serrait avec force.

— Ah ! je n’ai pas mis un seul instant en doute votre affection pour lui, quand je vous ai envoyé mon pressant appel ! Hélas ! mon père, j’ai bien fait de vous supplier de vous hâter, les médecins viennent de se prononcer : tout est fini pour la terre !

Et, domptant la douleur qui la suffoquait presque, elle commença le récit de la chute mortelle du comte, de la pénible scène qui l’avait indirectement causée, du dissentiment cruel qui séparait, depuis quelque temps déjà, le fils de ses parens et du désespoir de leur vieillesse devant la possibilité d’une mésalliance qui marquerait la descendance des Vair d’une tache dont elle avait jusqu’ici ignoré la flétrissure.

Froidement attentif, le père avait écouté sans interrompre. Quand seulement la comtesse le supplia d’intervenir de tout le poids de son caractère sacré auprès de Jean, afin de le ramener à d’autres sentimens, il l’arrêta par quelques questions très nettes auxquelles il ne fut pas répondu avec la précision qu’il eût souhaitée.

Mme de Vair savait-elle, demanda-t-il, si la famille de cette jeune fille était chrétienne, pratiquante, si sa situation vis-à-vis du clergé de sa paroisse était bonne, si elle était mêlée aux associations pieuses de sa ville natale, si elle usait de sa fortune largement en faveur des pauvres, du denier de saint Pierre, des fondations charitables ?

Mme de Vair dut à la vérité d’avouer que rien, dans les renseignemens recueillis à son intention, ne lui permettait de mettre en