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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/261

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SACRIFIÉS.

sant des villages endormis où ne filtrait plus une lumière, s’enfonçant sous de hautes futaies aux ramures fantastiques.

Enfin, elle tourna brusquement hors de la grand’route, franchit une grille, suivit une longue avenue et vint ranger le perron du château.

Jean était arrivé. Un vieux valet de chambre ouvrait la portière, s’informait de ses nouvelles, déchargeait sa malle, — le même qu’il avait toujours connu. — Le vestibule était bien tel qu’il l’avait laissé, les mêmes banquettes de crin, le même baromètre jauni, le même grand vase à fleurs en terre brune, toujours vide de fleurs. Ce château, c’était l’immobilité même, rien n’y changeait jamais. Pourtant si, il y avait un changement, un grand : son père ni sa mère ne l’attendaient plus pour l’embrasser. Il les demanda. On répondit qu’ils s’étaient retirés dans leurs appartemens, vu l’heure avancée. Il n’insista pas, il avait compris. Ah ! certes, jadis, l’heure n’y faisait rien, ils accouraient, les bras tendus ; il aurait fait beau voir qu’on les empêchât de recevoir leur Jean au seuil de la vieille demeure, sa mère surtout, pauvre chère femme, dont la vie se passait à implorer la venue de l’enfant, et, lorsqu’elle l’avait, à craindre son départ !

Il songea amèrement qu’on souhaitait différer la première entrevue, comme si on eût redouté l’émotion du premier choc.

Pour la première fois aussi la lourde et sévère solitude du château l’accabla, quand, par le large escalier de pierre où la lampe luttait péniblement contre les courans d’air, il atteignit le noir et interminable couloir sur lequel s’ouvraient, comme autant de cellules, les chambres à donner, aussi nombreuses que toujours inhabitées. Ce silence lugubre le saisit ; tant de morne abandon lui serra le cœur. Il vit alors sa propre chambre telle qu’elle était, aux meubles rares, aux murs sans ornemens, aux tentures effacées : elle lui parut désolée.

D’où venait qu’il n’en avait pas été frappé jusqu’ici ? Seule, la tendre effusion des accueils précédens lui avait donc voilé cet ennui glacial qui tombait des pierres et des lambris, l’implacable dureté de cette demeure nue, inhospitalière, et perdue ! Sans doute aussi les fleurs, les quelques bibelots, les livres préférés, qu’une attention maternelle avait coutume de rassembler dans sa chambre et qu’aujourd’hui il n’y trouvait plus, l’avaient empêché de remarquer tout ce qui manquait en elle de gaîté et d’élégance. Et, sans qu’il s’en rendît compte, n’était-ce pas aussi la mélancolie des impressions qu’il apportait aux lieux de son enfance qui les lui faisait retrouver tant assombris ?

Un grand découragement l’envahissait. II sentait, oui, il sentait