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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/233

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d’un grand effort ; ce qu’on peut dire, c’est que la plus puérile des politiques serait aujourd’hui de se dissimuler encore le danger d’un système dont les conséquences se manifestent par le déficit, par la nécessité de nouveaux emprunts et de nouveaux impôts. M. l’évêque d’Angers, sans se donner plus qu’un autre pour un financier, en jugeant simplement les choses avec sa raison, a dit le mot. Si l’on est aujourd’hui dans une situation non pas perdue, mais embarrassée, c’est que depuis dix ans on a voulu tout entreprendre à la fois, forcer tous les ressorts comme si on avait hâte de dévorer un régne d’un moment ; c’est qu’on a voulu faire du budget un instrument de domination, un complice des passions de parti ou de secte, augmenter le nombre des fonctionnaires pour s’assurer une clientèle, multiplier les travaux publics par calcul électoral, faire du système scolaire un moyen de guerre religieuse. On a voulu cela et bien d’autres choses ! Et c’est ainsi qu’on est arrivé à augmenter toutes les dépenses, à accroître de 118 millions le chiffre seul des appointemens civils, à emprunter en pleine paix 8 ou 10 milliards, à ajouter au budget ordinaire les budgets extraordinaires, les budgets annexes, à suppléer, par des expédiens, aux dépenses nouvelles qu’on créait. Aujourd’hui encore, depuis six mois, on a voté une série de lois dites sociales, sans savoir ce que l’exécution coûtera. On est occupé à faire avec le budget une sorte de socialisme d’état qui doit forcément imposer des charges nouvelles dont on ne peut pas même calculer l’importance.

Le résultat, c’est cet embarras où l’on se trouve aujourd’hui ; c’est cette situation où l’on sent qu’il faut s’arrêter, remettre un peu d’ordre dans des finances publiques par trop poussées à bout. Que fera-t-on pour reconquérir cet ordre financier livré en ce moment à toutes les contradictions ? Oh ! sûrement, on n’en est plus à la vieille formule imaginée il y a quelques années : « Ni emprunt, ni impôts nouveaux ! » Il faut malheureusement des emprunts, d’abord cet emprunt de liquidation qui a été laissé en suspens il y a quatre mois. Il faut aussi des impôts nouveaux si l’on veut ne rien laisser à l’imprévu. Ce qu’il faudrait surtout, ce serait se décider courageusement, comme le propose d’ailleurs M. le ministre des finances, à en finir avec la confusion des dépenses ordinaires et des dépenses extraordinaires, avec les subterfuges, avec les faux équilibres. Ce qu’il faudrait vraiment, ce serait un budget tel que l’a défini M. Léon Say, un budget ayant purement et simplement un objet financier, s’équilibrant par des moyens réguliers, « dépensant le plus justement possible les sommes mises à sa disposition dans l’intérêt de l’État, c’est-à-dire de tout le monde, » se prêtant si l’on veut aux réformes possibles, précises, mais écartant résolument les expériences chimériques. Oui, sans doute il le faudrait ; le malheur est que les partis qui ont le plus contribué à créer la situation embarrassée où l’on se débat aujourd’hui ne veulent pas avouer