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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/14

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REVUE DES DEUX MONDES.

subtile et passionnée qu’elle avait dû déployer pour placer cette ruine de progéniture.

— Voilà un gaillard qui a dû voler le recrutement, chuchota Lacombe, et qui le roulera encore dans sa descendance !

Et le défilé continuait interminable. Il était venu des parens de province qui, tout en accomplissant un devoir familial, n’étaient pas fâchés de s’exhiber aux Parisiens dans une aussi flatteuse circonstance. On les reconnaissait à leur air de santé.

Cependant la famille prenait possession des places réservées, non sans pompe, et l’évéque in partibus, dont la principale fonction consiste à bénir les unions du grand monde, adressait les conseils d’usage aux jeunes époux, avec l’onction mêlée d’aigreur qu’il apporte souvent à ce délicat ministère.

Le regard navré que Jean de Vair promenait sur l’assistance disait assez ses pensées. Toutes ces figures correctes et dignes, mais dépourvues de passion et d’énergie, avaient le don de l’exaspérer. Pour lui, si vivant, si avide et impatient d’action, il y avait souffrance à constater que ceux auxquels il tenait par droit de naissance étaient rayés sans appel de la scène de ce monde. Il eût souhaité leur découvrir quelque supériorité, fût-ce celle d’un vice. Mais non, ni sommet, ni abîme, tout était d’une honnête platitude ; toute suprématie leur échappait à la fois jusqu’à celle de l’élégance et du bon goût. D’étoffe lourde et durable, aux plis rigides, sans drapés artistiques, les robes qu’il voyait là sortaient d’un couvent de la rive gauche, où on les obtenait à très bon compte, moyennant un retard d’un ou deux ans sur la mode. Si, par-ci, par-là, une toilette du grand faiseur jetait une note de suprême élégance, elle appartenait à quelque baronne de la finance ou à une de ces mondaines de grande adresse qui ont un pied dans tous les mondes, même dans le plus ennuyeux, quand il s’agit d’en tirer ostentation.

À passer en revue cette société éteinte, il semblait au capitaine de Vair que son esprit errât parmi des ruines. En vain appelait-il à son aide les glorieux souvenirs du passé ; la médiocrité du présent, par contraste, l’en accablait davantage. Il les prenait en bloc tous ceux qui étaient là sous ses yeux, il les pesait par la pensée et il les trouvait légers comme des ombres, puis cherchant à s’expliquer comment toute cette classe, née pour diriger, n’était plus capable d’une résolution audacieuse, il les passait en revue un à un, et alors, sous leur correction apparente, il les sentait affreusement vides, ennuyeux et passés. Un monde de disparus ! Et c’est dans cette nécropole qu’il lui faudrait à son tour s’endormir du sommeil intellectuel s’il consentait à l’union rêvée par sa mère !.. Propriétaire rural, président du conseil de fabrique, peut-