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ses ressources. Il faudrait, pour les réparer, réduire ses aumônes, il n’y veut pas songer ; mais en voyant souffrir son beau jardin, il s’écrie, moitié riant, moitié sérieux : « Ce vieux chanoine vit bien longtemps ! Heureusement, ajoute-t-il, quelles souhaits ne tuent pas, il serait en danger. »

Diego a manqué de charité. Il veut s’en confesser ; Valentia lève les épaules.

Xipharês aurait donné sa vie pour sauver celle de son père, mais la mort de Mithridate rend possible un hymen qu’il n’espérait plus. Son amour pour la belle Monime est accru par deux ans de silence ; il est aimé ; la joie dissipe sa tristesse.

Cléante, fils d’Harpagon, aime Marianne. Il sait qu’il dépend de son père, que le nom de fils le soumet à ses volontés, qu’on ne doit pas engager sa foi sans le consentement de ceux dont on tient le jour, que le ciel les a faits maîtres de nos vœux, et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite. Il renonce par déférence ou par nécessité à un mariage que son père n’approuve pas. Un mal foudroyant emporte Harpagon ; Cléante devient libre, le mariage se fera. L’espérance adoucit sa douleur, il s’accuse devant Escobar de ne pouvoir être triste.

Moins habile que Racine à peindre le cœur humain, le jésuite le connaît mieux encore. Le cas pour lui n’a rien de grave. Diverses passions peuvent agiter en même temps notre âme ; il n’est pas besoin d’avoir lu Montaigne pour le savoir. Il rassure le jeune homme, et dans son zèle pour les cas d’apparence paradoxale, il écrit sur ses tablettes :

« Un bénéficier peut désirer la mort de celui qui a une pension sur son bénéfice, et un fils celle de son père et se réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient et non par une haine personnelle. »

Pascal s’indignera et le lecteur frémit. Sur la route où on lui fait faire un premier pas, il croit, dans le lointain, apercevoir le parricide, c’est horrible ! J’en conviens, mais ce n’est pas Escobar qui est horrible, c’est le cœur humain.

Quand un fils, irréprochable d’ailleurs, s’accuse de n’être pas assez triste de la mort de son père, peut-on lui ordonner de l’être et désespérer de son salut ?

La question renaît, toujours la même. Escobar veut rendre possible à tous l’absolution dans ce monde, le salut dans l’autre. Pascal s’écrie : « Les âmes grossières auxquelles vous prétendez ouvrir le paradis sont indignes d’entourer celles des justes ; elles me font horreur. » C’est en enfer qu’il veut envoyer ces infâmes, avec les va-nu-pieds rebelles à leur roi, qu’au temps de son enfance M. de Gassion faisait pendre à Avranches.