Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/928

Cette page n’a pas encore été corrigée


sache pas que le don de produire et le droit de juger se mesurent aux années. Des critiques peuvent commencer très jeunes et des compositeurs finir très vieux. — Par égard pour des amis ou d’anciens maîtres ? — Mais c’est à eux-mêmes et non à leurs ouvrages que nous devons notre déférence et notre gratitude, que nous gardons notre amitié, souvent plus fidèle, hélas ! que la leur. Faut-il donc laisser notre conscience artistique à la merci de nos affections aujourd’hui, demain de nos rancunes ? Si encore, de cette indulgence qu’on nous prêche, on nous donnait l’exemple avec la leçon ! Si le monde, qui nous conseille la complaisance, pratiquait seulement la charité ! Mais il faut les entendre, ceux et celles que la libre critique d’art effarouche, diffamer les gens comme nous ne discuterions pas les œuvres, ne reculer devant aucune médisance, aucune calomnie. Colporteurs de scandale et d’infamie, leur bouche, comme disait Henri Heine, est une véritable guillotine pour toute bonne renommée. Prêter des amans à Mme X… « est-ce péché ? Non, non. » Mais faire des réserves sur la romance ou le ballet de M. Z ! .. « Juger l’œuvre d’autrui, quel crime abominable ! »

Si nous entendons parler à cœur ouvert, nous ne prétendons pas juger à coup sûr. Nous ne croyons pas rendre des arrêts, mais nous voulons encore moins rendre des services. Comme des devoirs moraux envers les êtres, on a des devoirs intellectuels envers les choses, et le premier est la justice. Elle est souvent cruelle et nous savons ce qu’il en coûte d’écrire, selon sa pensée et contre son cœur. Il le faut cependant, et pour cela le mieux encore est de s’en tenir à la vieille devise : Amicus Plato, sed magis amica veritas. On ne lui obéit ni sans regrets ni sans périls ; mais on ne la trahirait pas : sans honte ni, je veux le croire à leur honneur, sans perdre l’estime de ceux-là ; mêmes auxquels on l’aurait sacrifiée.

Et maintenant que nous nous sommes expliqué (je vous prie de ne pas lire : excusé), oserons-nous juger l’œuvre d’une femme et d’une artiste sympathique : l’Ode triomphale de Mme Augusta Holmès ? Ce fut, il y a un mois environ, au concert du Châtelet, le dernier écho de l’Exposition. Mais quel écho ! Les oreilles nous en tintent encore. On nous a assuré, et nous le croyons, que l’Ode triomphale avait beaucoup perdu en remontant la Seine. Au palais de l’Industrie elle devait être mieux à sa place, et surtout plus à son aise. Les questions de cadre sont capitales ; on n’expose pas un panorama dans un salon, et c’est un panorama en musique que Mme Holmès a brossé pour l’immense hall des Champs-Elysées. Panorama civil et militaire, où défilent toutes les classes de la société : laboureurs, forgerons, troupes de terre et de mer, amoureux, bataillons scolaires. On se croirait au Conservatoire des Arts-et-Métiers, des métiers surtout. Pour sauver de la, monotonie cette série de chœurs, il fallait la variété de la représentation, théâtrale, le prestige