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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/760

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situation si menaçante maintient l’énergie et stimule l’intelligence. Comme chacun a besoin du concours de tous et que chacun aussi ne doit, à l’occasion, compter que sur lui-même, avec l’esprit d’association se développe l’exercice de la volonté individuelle, et la nation qui, aux prises avec une nature et inclémente, a su la dompter, acquiert à la longue une trempe morale qui assurera sa supériorité sur des peuples plus favorisés. Ce sol façonné par elle et déjà conquis sur les élémens, elle achèvera de le rendre sien en se donnant ses croyances, sa liberté, sa politique, son commerce et ses industries. Imprimant un remarquable essor au mouvement scientifique, elle se fera en même temps, et de toutes pièces, un art nouveau, qui, sans s’inquiéter des traditions, sera conforme à ses aspirations et à ses goûts.

De bonne heure, elle a joui d’une culture générale très élevée et surtout très répandue. Au XVe siècle, Guicciardini s’étonne déjà que « les gens les plus ordinaires y connaissent les règles de la grammaire et sachent presque tous, même les paysans, lire et écrire. » Avec l’habitude de penser par eux-mêmes et le besoin d’indépendance qui est en eux, la plus grande partie des habitans avait embrassé la réforme. Les cruautés auxquelles leurs dominateurs eurent recours pour déraciner l’hérésie ne purent que faire pénétrer plus fortement dans ces âmes énergiques des croyances que les persécutions leur rendaient plus sacrées encore. L’héroïsme de la résistance s’accrut avec les horreurs de la compression. Sous le coup des violences qui leur sont faites, de simples bourgeois proclament leur droit et leur devoir avec un langage d’une simplicité et d’une noblesse admirables. Dans le compromis de 1566, les négocians de Deventer jurent « par solennel et inviolable serment à Dieu, qu’à l’avenir ils n’endureront, en façon que ce soit, qu’aucune moleste ou recherche leur soit faite pour le fait de leur religion… Prenant Dieu pour témoin de leur intégrité, ils le prient de les vouloir pourvoir de conseil, force et dextérité pour la maintenir non-seulement d’escrits et paroles, mais y employer leurs propres corps et biens. » C’étaient là, en effet, mieux que des paroles, et ils le firent bien paraître. D’un bout du pays à l’autre, le signal du soulèvement contre l’étranger avait été donné, et dans cette armée improvisée par les rebelles, tous les moyens étaient bons : on les voyait à l’envi harceler l’Espagnol, le chasser de leurs villes, ouvrir contre lui leurs digues, soutenir des 6ièges héroïques. Des Flandres, où la résistance avait été moins vive, les protestans les plus attachés à leurs croyances émigraient vers le nord, et une grande quantité de ces émigrés d’Anvers était venue se fixer dans les principales villes de la Hollande, surtout à Amsterdam. Accueillis avec sympathie, ils allaient mettre au service de leur nouvelle patrie leur énergie