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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/708

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général les opinions de M. Maurice Spronck ; et il est vrai que lui-même, sauf peut-être sur l’article de Baudelaire, a gardé généralement la mesure. Mais quand il arrive à Flaubert, il la passe ; et quand, non content de l’avoir appelé « prodigieux par la pensée, prodigieux aussi par la forme impeccable du langage, » il l’appelle encore « le représentant peut-être le plus achevé de la prose française dans notre littérature tout entière, » on relit la phrase, et on se demanda si on l’a bien lue. Les admirateurs outrés de Flaubert veulent-ils donc enfin nous le faire prendre en haine ? « Elle ne croyait pas que les choses pussent se représenter les mêmes à deux places différentes, et puisque la portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait à consommer serait le meilleur. » Cette phrase est tirée de Madame Bovary. Pour être juste, empruntons-en une à l’Éducation sentimentale : « Il lui découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n’était peut-être que le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes ne l’eussent fait épanouir. » J’ose bien assurer M. Maurice Spronck que des « représentans moins achevés de la prose française » n’ont jamais pourtant écrit de ce style. Flaubert, et je l’ai fait plusieurs fois observer, bronche, et tombe dans le galimatias, aussi souvent qu’il essaie d’exprimer des idées, ce qui doit être la grande épreuve des « représentans de la prose française. » Je crois d’ailleurs, tout récemment encore, avoir fait à Flaubert une part assez considérable dans l’histoire de la littérature contemporaine pour qu’on ne m’accuse pas ici de parti-pris. Mais enfin, il n’est pas le seul ; on savait écrire avant qu’il eût paru ; et je veux bien qu’on l’appelle « étonnant » ou « surprenant, » mais non pas « prodigieux, » ni surtout « impeccable. » Quand, en effet, ce ne serait pas mal servir sa mémoire, ce serait encore fourvoyer la légion de ses imitateurs.

A part cela, je n’ai rien trouvé de curieux ni d’inattendu dans le chapitre de M. Maurice Spronck sur Gustave Flaubert, et je ne le lui reproche pas : on a tant parlé de Madame Bovary ! Dans l’homme qui demeure, en dépit des frères de Goncourt, je ne dirai pas le pontife, mais l’initiateur et le maître incontesté du naturalisme contemporain, M. Spronck n’a pas eu de peine à retrouver le romantique impénitent. M. Maxime Du Camp, qui l’avait connu dès l’enfance, nous avait appris à l’y voir ; et, depuis lors, tout ce qu’on a publié de Lettres intimes ou de confidences de Flaubert nous l’a montré toujours identique à lui-même, extrême en ses propos, outré dans ses sentimens, extravagant on ses rêves, et cependant, quand il écrivait, — que ce fût au surplus la Tentation de saint Antoine ou l’Éducation sentimentale, — précis dans ses observations, minutieux ou méticuleux dans le choix de ses mots, aussi maître enfin de sa plume qu’il l’était peu de ses discours. « Si l’imagination chez Flaubert était immense, dit M. Spronck à ce propos, il faut se souvenir que le don d’invention chez lui fut toujours à