Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/698

Cette page n’a pas encore été corrigée


moins cinq fois plus de peine qu’un fonctionnaire français, jugez du repos que ces bergers laissent à leurs brebis, qu’ils sont chargés de ramener dans la bonne voie, en les guérissant de leurs inclinations dangereuses et de leurs appétits criminels. « Deux multipliés par deux font quatre, qui, multipliés par cinq, font vingt. Nous sommes, au bas mot, vingt fois plus administrés qu’autrefois, sans compter la police et les gendarmes. Il nous semble être retournés au collège ; de nouveau nous marchons en rang, nous faisons des devoirs et surtout des pensums, et l’on nous astreint au silence, même pendant les récréations. »

Les gouvernans de l’Alsace-Lorraine blessent l’Alsacien dans toutes ses idées françaises et aussi dans ce que ses mœurs et ses habitudes ont conservé de germanique. L’Allemand se passe en une certaine mesure des libertés constitutionnelles. Jusqu’ici du moins, il n’a pas témoigné que le système parlementaire fût nécessaire à son bonheur ; il souffre que ses princes choisissent leurs ministres en ne consultant que leurs convenances, sans se mettre en règle avec l’opinion publique et avec les votes des chambres. En revanche, il y a deux choses auxquelles il tient beaucoup : ce sont ses libertés communales et le droit d’association. Grâce à la nouvelle loi des maires, votée en juin 1887, c’en est fait des franchises municipales dans les provinces annexées. Qu’une commune passe pour être animée d’un mauvais esprit, on lui donne à ses frais ce qu’on appelle un maire professionnel ; est-elle pauvre, ne peut-elle pourvoir à l’entretien de ce fonctionnaire, on associe à son triste sort une ou plusieurs communes voisines, qu’on charge de parfaire le traitement. Ce maire, qui devient seigneur d’un nouveau fief, est un Allemand, officier en disponibilité ou sous-officier en retraite, client nécessiteux de quelque puissant personnage de Berlin. « II vivait maigrement dans son pays, on l’engraisse à nos dépens. Le seigneur d’autrefois traitait rudement ses vassaux, mais il lui arrivait quelquefois de les protéger ; notre sire commissionné attaque les siens à coups de notes secrètes et de rapports confidentiels ; jamais il ne prend leur défense. » S’avise-t-il de se laisser apprivoiser, de s’humaniser, d’avoir des procédés et des égards, on le remplace bien vite, et la commune doit payer à la fois sa pension et les émolumens de son successeur.

Quant aux associations, quel qu’en fût l’objet, sociétés chorales, sociétés de gymnastes, le cercle mulhousien et ses neuf sections, orphéon, chœur de demoiselles, union musicale, fanfare, école de musique, sociétés de zoologie, de botanique, section dramatique, elles ont été dissoutes les unes après les autres. Des sociétés de prévoyance et de secours mutuel ont eu le même sort ; il y a partout du poison et partout du danger. « Bientôt, disait le Journal d’Alsace, il ne restera