Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/693

Cette page n’a pas encore été corrigée


s’apaise. M. Grad a joué de malheur, il n’a jamais vu la grande truite du lac du Ballon, et quand il a visité le château de Schwarzenbourg, il n’a pas aperçu dans une vieille tour ruinée le fantôme d’un moine transformé en hibou et qui ne reprendra son visage d’homme que le jour où le baiser d’une jeune fille obtiendra sa délivrance. Jusqu’aujourd’hui, il ne s’en est trouvé aucune, laide ou jolie, qui ait eu le courage d’embrasser un hibou. Sans doute, le miracle se serait opéré depuis longtemps si le hibou avait des rentes.

L’Alsace est le pays des contrastes. Après avoir passé quelques jours dans les fromageries de ces marcaires qui content de vieilles légendes comme des histoires d’hier, redescendez dans la plaine, allez au Logelbach, à Mulhouse : c’est un autre monde, un autre siècle. Les grands industriels alsaciens se distinguent entre tous par leur goût pour tes nouveautés utiles, et personne ne les surpasse en esprit de progrès et de perfectionnement. Ajoutons qu’ils ont donné de grands et nobles exemples en s’occupant les premiers d’améliorer le sort des travailleurs, de créer des caisses de secours, des cités ouvrières. C’est on Alsace aussi que l’œuvre des cercles catholiques a rendu le plus de services aux classes laborieuses, a le plus fait pour leur relèvement et leur éducation. Le principal propagateur de cette œuvre fut le curé Winterer. Collègue de M. Grad au Reichstag et dans la diète d’Alsace-Lorraine, orateur éloquent, protestataire intrépide et résolu, ce digne prêtre est aussi le plus ingénieux des philanthropes ; il a le génie du bien. Ses décisions font autorité dans tous les débats sur les questions sociales, et son dévoûment pour les petits, ses vertus, qui sont des passions, son absolu désintéressement, lui ont assuré depuis longtemps les faveurs du suffrage universel. Faut-il en conclure qu’il y a moins d’ingrats en Alsace qu’ailleurs ?

Après nous avoir promenés dans les cités ouvrières de Mulhouse, M. Grad nous conduit à Œblenberg, dans une colonie de moines cultivateurs, qui partagent leur vie entre les offices et le travail manuel. Sur la porte de leur couvent se fit cette inscription : Solitudo janua cœli. Près de l’escalier, le général Geramb, devenu membre de la communauté, a peint un squelette, avec une faux et ces mots : « Cette nuit peut-être. » Ces trappistes couchent dans des lits semblables à des cercueils. Leur ordinaire se compose d’une soupe ou d’un laitage, d’une portion de légumes et d’un cruchon de bière ; les œufs et le beurre leur sont interdits. Ils travaillent et ils se taisent ; nul ne peut parler sans une autorisation spéciale de l’abbé. Ils pensent que pour jouir un jour de l’éternelle lumière, de la vision béatifique, il faut aimer le silence et rentrer avec joie dans sa cellule : de cella ad cœlum. Leur devise fait penser à celle de sainte Odile, sur la montagne de laquelle on se rend encore en pèlerinage : « Non solum, sed cœlum ; je cherche le ciel, je laisse la terre à qui la veut. »