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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/679

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seule. Un pareil changement dans leur vie, naguère si parfaitement unie, ne peut s’effectuer sans que l’impressionnable Elsmere sente perpétuellement des liens se rompre entre eux et sans que les griefs et les blessures se multiplient des deux côtés. Durant une nuit d’été, aux Avants, où ils ont fait halte, Robert, qui n’y peut plus tenir, aborde le sujet périlleux tant de fois évité.

— Catherine, ne me laisserez-vous jamais vous dire comment les choses d’autrefois m’affectent, à un nouveau point de vue ? Chaque fois que j’essaie, vous m’arrêtez, il semble que j’aie tout rejeté, mais non… une grande partie des Évangiles, qui ne me paraît plus vraie dans le sens historique, est encore pour moi pleine d’une vérité idéale…

Il y eut un silence. Puis Catherine prononça d’une voix contrainte :

— Si les Évangiles ne sont pas vrais de lait, en tant que réalité, je ne vois pas quelle vérité peut être en eux ni qu’ils puissent avoir la moindre valeur.

Robert se tut un moment encore, puis il la prit dans ses bras :

— Chérie, comptez-vous toujours me tenir à distance, refuser d’entendre ce que j’ai à dire pour la défense de cette chose qui nous a tant coûté à tous les deux ?

— Oh ! Robert, je ne peux pas… Vous devez voir que je ne peux pas… Ce n’est point dureté de ma part, mais parce que je suis faible. Comment vous résisterais-je ? Si vous n’étiez pas vous-même, mon mari…

Et Robert comprit qu’au fond de sa résistance il y avait une terreur de ce que l’amour pourrait faire d’elle, si une fois elle lui ouvrait la moindre issue. Il se vit cruel et brutal, mais le sentiment pressant de tout ce qui était en jeu le força néanmoins de parler :

— Je ne voudrais pas vous tourmenter, Dieu le sait, mais rappelez-vous, Catherine, qu’il m’est impossible d’éloigner ces pensées. J’ai un instant espéré que je pourrais me rabattre sur mon travail historique et laisser de côté les questions religieuses envisagées au point de vue de la critique. Non, elles me remplissent l’esprit de plus en plus ; je me sens de plus en plus poussé à chercher et à conclure. Resterons-nous donc étrangers l’un à l’autre sur tout ce qui concerne le meilleur de notre vie ? Dites, Catherine ?

Elle se détourna et reprit tout bas :

— Ne pourriez-vous travailler à autre chose ?

— Non, je sens brûler en moi, comme un commandement de Dieu, la volonté d’éclaircir ce problème… pour moi-même et pour tous, ajouta-t-il délibérément.

Ces derniers mots firent pressentir à Catherine un avenir de controverses et de publicité. Le cœur lui manqua.