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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/675

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mort en moi, quelque chose de brisé, de disparu. Ce quelque chose ne peut plus vivre, sauf dans des formes que tu ne saurais accepter. Ce n’est pas que je pense différemment sur tel ou tel point, je pense différemment sur la vie, sur la religion tout entière… Ce que Dieu a voulu m’apparait dans d’autres proportions, le christianisme me semble quelque chose de restreint et de local. Derrière lui, autour de lui, l’enveloppant, je vois le grand drame du monde qui se poursuit, mené par Dieu, d’acte en acte. Je ne dis pas que le christianisme soit faux, mais il n’est qu’un reflet humain et imparfait, une portion de la vérité. La vérité n’a jamais été, ne sera jamais contenue dans aucune croyance ni dans aucun système.

Elle entendit, mais à travers son épuisement, à travers l’extinction de sa dernière espérance ; elle ne comprit qu’à demi. Seulement elle se rendit compte qu’elle et lui étaient également abandonnés, en lutte avec quelque force inexorable, inéluctable, en dehors d’eux, qui les maîtrisait. Robert sentit l’étreinte de ses bras se relâcher, il sentit le poids de son corps presque inerte… Relevant Catherine, il la soutint, il la porta jusqu’à sa chambre ; elle était près de s’évanouir. Lorsqu’elle fut étendue sur le lit, sa tête fléchit de côté et ses lèvres prirent une couleur de cendre. Il la secourut de son mieux ; elle n’était pas tout à fait sans connaissance, car elle attira autour d’elle en frissonnant le châle dont il l’avait couverte… Ses yeux se rouvrirent lentement, mais quand ils eurent rencontré ceux de Robert, les paupières appesanties retombèrent aussitôt.

— Préfères-tu être seule ? lui demanda doucement son mari.

Elle fit un faible signe affirmatif, et la main glacée qu’il avait essayé de réchauffer se retira…

Quand dans la nuit il revient s’assurer qu’elle ne dort pas, elle répond silencieusement à l’appel le plus tendre par un regard grave et triste, lointain pour ainsi dire, comme celui d’un être qui vient de traverser un océan de misère, seul avec Dieu. Ce divorce de deux âmes, étroitement unies jusque-là, durera-t-il ? Si l’auteur avait voulu être parfaitement logique et laisser dans son intégrité cette âme de diamant, ce caractère si ferme et si entier de puritaine, il faudrait répondre oui ; mais Mrs Ward force à transiger la sévère orthodoxie de Catherine. C’est ce que nul ne peut admettre. Certes on conçoit que l’horreur du premier instant fasse place à une résignation dans laquelle il entre encore beaucoup d’amour, non plus l’amour enthousiaste d’autrefois, mais cette affection indulgente qui survit à tout ; on conçoit même que peu à peu la droiture des intentions de Robert l’empêche de juger le déserteur et finisse par atténuer entre eux bien des différences. Mais de là à se partager entre le christianisme révélé que prêchait son père, qu’elle a enseigné