Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/603

Cette page n’a pas encore été corrigée


d’état, ils ont dépossédé de leur valeur un certain nombre de consonnes phéniciennes pour en faire des voyelles. Ceux qui ont été aux prises, ne fût-ce qu’en passant, avec l’alphabet arabe ou hébreu, où c’est le lecteur qui est chargé d’éclairer le mot, en y introduisant les voyelles nécessaires, peuvent apprécier la grandeur du service qui fut ainsi rendu aux langues de l’Occident. Un néographe français a été Pierre Corneille, qui employa son autorité à faire adopter par le public le dédoublement si nécessaire de l’u et du v, de l’i et du j.

Notre système d’écriture n’est pas encore si parfait qu’on n’ait le droit de désirer pour lui des améliorations. A côté d’évidentes surcharges, il présente des équivoques et des lacunes. Nous avons des lettres à double et triple emploi, et, d’autre part, des lettres surérogatoires. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les mots eu et feu, en et bien, femme et dilemme, fille et ville, ou bien l’on n’a qu’à comparer les lettres finales des mots faim, moyen, dessein et larcin. La même sifflante forte se trouve exprimée de cinq façons différentes dans santé, nation, race, scène et Bruxelles ; la même sifflante douce, de trois manières dans raison, lézard, sixième. Des articulations simples sont représentées par deux lettres, comme on le voit par ch, qu. Toutes les mères qui ont montré à lire à leurs enfans pourront aisément allonger cette liste. Arrive-t-on du moins, au prix de tant d’inconséquences, à quelque chose de toujours parfaitement clair ? Non : car nous avons les portions et nous portions, négligent et ils négligent, expédient et ils expédient.

Si l’on est d’accord pour constater le mal, les dissentimens commencent au moment d’appliquer le remède. Les uns proposent la création de lettres nouvelles ou l’adjonction de signes distinctifs aux lettres anciennes. Ainsi M. Ambroise-Firmin Didot, qui fut à la fois imprimeur et érudit, et qui est l’auteur d’un excellent livre sur l’histoire de l’orthographe, a l’idée de mettre une cédille sous le t dans les mots comme démocratie, initiation. M. Malvezin fait une proposition analogue pour le g : cette dernière lettre est sûrement une de celles qui exigeraient quelque perfectionnement ; des graphies comme bougeoir, gueule, ne sont pas dignes d’une orthographe civilisée. D’autres voudraient une nouvelle répartition des caractères existans, ce qui ne laisserait pas que d’entraîner d’assez forts remaniemens. M. Darmesteter conseille d’introduire l’s partout où l’on entend la sifflante forte : on écrirait donc sosiété, obéisanse, le c restant réservé pour marquer toujours le son du k ; la sifflante douce serait partout représentée par un z, ce qui fait qu’on écrirait phyzique, prézage.

Nous n’examinons point en ce moment le mérite et la valeur de ces propositions : il est plus facile, en cette matière, d’énoncer