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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/552

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de la démocratie moderne, en un corps de doctrine scientifique, dont il avait si bien indiqué les principaux problèmes et même tracé l’esquisse. Jamais ouvrage pareil n’a été plus nécessaire que de nos jours.

Quand Tocqueville a parlé dans le sien des progrès de l’égalité, à entendait par là l’égalité civile et l’égalité politique, nullement l’égalité économique. Or, c’est l’égalité des conditions que partout, avec plus ou moins de violence et de netteté, les masses réclament aujourd’hui. Dès l’abord, Dupont-White avait vu que là était le péril principal et le grand problème de notre temps. Il y a, dit-il, une attraction naturelle entre la propriété et la souveraineté. Autrefois les vrais souverains étaient les propriétaires. Jadis, en théorie, le sol appartenait aux rois. Maintenant on a proclamé souverains un grand nombre d’hommes qui ne possèdent rien. Comment ces hommes n’useraient-ils pas de cette force qui est le gouvernement, pour acquérir le premier des biens qui est la propriété ? Le suffrage universel doit donc un jour, semble-t-il, imposer une forme nouvelle à l’ordre social ?

Sur un autre point encore, les vues de Dupont-White eussent été les bienvenues. A l’époque où il écrivait ses premiers livres, les peuples qui aspiraient à vivre libres et à gérer eux-mêmes leurs affaires avaient devant les yeux un idéal de gouvernement qui devait, espéraient-ils, combler tous leurs vœux : c’était le régime parlementaire et représentatif à la façon anglaise. Presque toutes les nations civilisées l’ont conquis aujourd’hui, et toutes s’en plaignent à l’envi, même l’Angleterre. Que faire donc ? Quelles réformes adopter ? Comment organiser les pouvoirs publics, de manière que le but des gouvernails soit vraiment le bien général et non le triomphe d’un parti, que les dépenses soient limitées, que la direction des affaires appartienne à la sagesse, à la prévoyance, au bon sens, non à l’esprit d’intrigue et aux habiletés des coteries ? Ce que nous apprennent Aristote, Locke, Montesquieu, Tocqueville, ne suffit plus en présence d’une situation sans précédons ; même les ouvrages de Smart Mill, si pleins d’enseignemens, ne peuvent plus servir de guide. Pour ne point échouer sur cet océan qui s’ouvre devant nous, avec ses obscurités et ses tempêtes, il nous faudrait, comme l’ont les marins, un livre signalant les courans et les écueils qui peuvent nous perdre. S’il avait vécu, ce livre, Dupont-White l’eût écrit sans doute, car il y était admirablement préparé.


EMILE DE LAVELEYE.