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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/551

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est de gouverner, est exercée par ceux qui en sont le plus incapables. Cette tentative est périlleuse en France plus que partout ailleurs, parce que la démocratie y est née d’une passion, d’une colère, et d’une haine plutôt que d’un développement historique.

Désespérait-il de la liberté ou de la France ? Nullement. Il était, comme le lui disait alors Guizot, parlant de son état d’esprit, « un optimiste inquiet. » Il en appelait d’abord aux classes supérieures pour qu’elles eussent l’énergie de se défendre, sans avoir recours de nouveau à la dictature, dont la chute récente avait eu pour résultat la défaite et le démembrement du pays. Il demandait tout d’abord que le suffrage ne fût accordé qu’à ceux qui sont capables d’en faire usage dans le véritable intérêt du peuple tout entier. Il voulait ensuite une chambré haute renfermant les hommes les plus distingués dans toutes les branches, non comme un moyen de conservation et de réaction, mais comme l’agent du progrès fondé sur la science et l’expérience. Il recommandait aussi avec insistance le scrutin d’arrondissement, afin de donner plus d’influence à la propriété, dont il attendait le salut, et le renouvellement de la chambre par cinquième, afin d’éviter un changement brusque qui peut être un saut dans les ténèbres et rien moins qu’une révolution. Cette mesure lui paraissait nécessaire, très spécialement en France, où « le caractère national est facile aux exaltations et aux entraînemens, tel enfin qu’il convient d’y modérer le courant momentané de l’opinion. »

Ce qu’il combattait surtout avec une éloquence pleine d’angoisses, c’est l’idée de réunir une constituante : « Pourquoi, dit-il, quand les Français ne demandent qu’à produire et à réparer, les remettre en quête de théories dont ils sont gorgés ? Il faut songer aux plaies et surtout aux haines du pays. Le convoquer solennellement quand il saigne et rage de partout ; prendre ce moment pour l’interroger sur la forme de gouvernement, sur les principes sociaux, sur les gouvernans qui lui plairaient, ce n’est pas le moyen d’apaiser tant d’irritation ; c’est un dernier incendie qu’il faut lui épargner. » Ces sages paroles ne sont-elles pas encore de mise aujourd’hui, plus peut-être que le jour où elles ont été écrites, il y a quinze ans déjà ?

Dans la dernière lettre que je reçus de Dupont-White (Plombières, 3 août 1878), il m’annonçait qu’il revenait à son étude favorite, la psychologie politique. Il venait d’achever un travail sur le Matérialisme en Angleterre, à propos d’Herbert Spencer ; mais peu de temps après, en décembre 1879, il fut enlevé brusquement, en pleine jouissance de ses forces et du corps et de l’esprit. Ce fut une grande perte pour la science et pour les lettres. Il se proposait de grouper ses études sur les formes de gouvernement