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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/548

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que la religion ne nous offre que des solutions contraires à l’amour des peuples pour la liberté. « La liberté politique, dit-il, est-elle oui ou non le pouvoir des peuples sur eux-mêmes, ou, pour mieux-dire, le gouvernement par les gouvernés ? Alors que la philosophie nous dise ce que vaut l’homme pour la liberté ainsi comprise, ce qu’il porte en lui pour résister ou pour suffire à cette besogne, de quelles ressources il dispose, naturelles ou acquises, contre l’apparente contradiction de ce problème. » Parmi les modernes, il ne voit que Joseph de Maistre et avant lui, de façon bien plus profonde, Hobbes qui aient abordé le sujet par les sommets métaphysiques. « Hobbes, ajoute-t-il, était à la fois politique et psychologue politique ; mais pour ce qu’il enseigne : méchanceté naturelle de l’homme, son asservissement désirable, le droit et le bienfait du despotisme, il aurait aussi bien fait de n’être ni l’un ni l’autre. »

La sociologie positiviste a la prétention de nous apporter des lumières nouvelles et suffisantes, en se bornant à observer les faits et en s’interdisant tout essai de pénétrer dans le domaine de l’Inconnaissable, « cet océan, ainsi parle Littré, qui vient battre notre rive et pour lequel nous n’avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable. » Notre auteur montre, en des pages émues et éloquentes, que l’infériorité du positivisme est précisément de n’avoir rien à nous dire sur les points qui déterminent, pour une si large part, la conduite des individus et des peuples. L’humanité veut croire ; elle a besoin de croire ; il lui faut une assurance « contre cette peine de mort, contre le froid calice du néant, dont les matérialistes menacent la personne humaine. » En réalité, ce qui le préoccupe, ce qu’il demande à la philosophie et à la sociologie, c’est comment il faut organiser la démocratie. L’égoïsme est le fond de notre nature et la condition de la conservation de notre espèce ; la répression des égoïsmes, c’est la société ; cette répression confiée aux égoïsmes, c’est le peuple se gouvernant lui-même, c’est la démocratie. Voilà un problème qui semble contenir des données contradictoires. Il faut le résoudre pourtant, sous peine d’avoir à revenir au despotisme ancien. A cet effet, il faut s’adresser à la psychologie, qui devrait nous enseigner quels sont les besoins, les instincts et les passions de l’homme, dont il faut tenir compte, en réglant nos institutions, et aussi à l’histoire, qui nous apprend quels peuples ont vécu libres, comment, à quelles conditions, et aussi sur quels écueils d’autres ont échoué. Tel est le magnifique programme qu’il s’était tracé et dont il préparait les matériaux. Ses livres n’en étaient que des chapitres. Il rêvait de faire pour notre temps ce qu’Aristote avait essayé de faire pour l’antiquité, dans son livre si plein d’enseignement, la Politique, dont malheureusement tant de parties ne nous sont point parvenues. Il aurait voulu créer