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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/536

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absolue. C’est la lutte de tous contre tous, et le plus fort triomphe. « Tout est en proie ; » On peut Voir ce qu’est cette forme de société dans les campemens des squatters du far-west de l’Amérique. Point de lois, point de règlemens, point de police, point de tribunaux. Le revolver est le seul souverain ; la pendaison à la mode de Lynch le seul moyen de répression. Plus tard, dans cette époque de transition qu’on retrouve partout sous le nom de moyen âge, l’autorité se constitue, des pouvoirs publics se forment, mais ils sont aux mains des castes ou attachés à la propriété. Le meurtre n’est pas une atteinte à l’ordre public, mais un dommage personnel qui se rachète à prix d’argent ; la composition n’est définitivement abolie en France que par l’ordonnance de 1350. Les contestations juridiques se décident les armes à la main : le plus fort gagne le procès. C’est le jugement de Dieu. Tout seigneur a sa cour de justice ; c’est un droit de la terre féodale. Tout grand baron a aussi ses bandes armées ; l’abolition des guerres privées ne date que de 1478 ; c’est la guerre contre les Anglais, qui peu à peu crée l’État en France. L’État, grandissant et se fortifiant, dit aux dynastes : « vous ne ferez plus la guerre à vos voisins ; vous vous soumettrez aux décisions de mes juristes. Vous ne lèverez plus de troupes ; le souverain disposera d’une armée nationale. » Des services publics et des règlemens interviennent dans ce domaine illimité où se déployaient, à titre de droits individuels, la juridiction seigneuriale, l’autorité absolue du maître sur ses serfs, le commandement militaire.

A partir du XVIe siècle, la centralisation se constitue. A chaque règne, le champ d’intervention du gouvernement s’étend. Ce ne sont, d’année en année, que lois, règlemens et fonctions nouvelles, à l’usage d’une société avide d’ordre et de sécurité.

La machine administrative se construit pièce à pièce, acquérant chaque jour de nouveaux engins pour des nécessités nouvelles et s’armant de plus de force pour vaincre toutes les résistances. Cet accroissement des pouvoirs publics atteint son apogée sous Louis XIV, où il aboutit à un despotisme qui entend tout conduire, tout réglementer et qui, à cet effet, crée cette légion de fonctionnaires dont on connaît le prodigieux tableau. de cet excès inouï, naît au XVIIIe siècle une réaction qui a pour principal organe les économistes et qui se traduit par la maxime fameuse : « l’État chancre. » Il semble que la Révolution française, faite au nom de la liberté naturelle, va réduire presqu’à rien les attributions du pouvoir. Ce fut le rêve d’un instant. On sait trop qu’il n’en fut rien. Anéantissant les provinces, les autonomies locales, les castes, les parlemens, les corporations, les corps privilégiés et laissant ainsi l’individu isolé en face de la toute-puissance de l’État, elle exagéra l’activité du pouvoir, afin