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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/469

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Berquin ou de Bouilly. Ils sont trop bons, d’une bonté trop banale ou trop moutonnière ; et, je sais bien, comme dit l’autre, que pour être assez bon, en ce monde, il faut l’être trop, mais eux, ils sont surtout trop conformes à un certain modèle de bonté, « poncif » et convenu. Comparez maintenant à « l’intérieur des Vaillant » celui des Joyeuse, dans le Nabab, et pour relever, pour « accentuer, » pour renouveler ce que les Joyeuse ont eux aussi d’un peu conventionnel et de plus voulu que d’observé, Voyez les facilités que le roman procure. Direz-vous d’ailleurs à ce propos qu’il ne les procure pas à tout le monde ? Ce sera donc une preuve de plus que l’auteur de la Lutte pour la vie est chez lui dans le roman, mais qu’il n’est qu’en visite, ou en passage, ou en voyage, au théâtre.

Quant à la thèse que ce titre ambitieux implique, l’intention de la traiter était louable sans doute, et, — pour faire plaisir à M. Jules Lemaître, — nous la louerions bien davantage encore, si nous ne l’avions louée suffisamment naguère en parlant du Disciple. Puisque M. Daudet pense donc avec nous que de certaines doctrines, prétendues scientifiques, ne le sont pas, premièrement ; et, secondement, quand elles le seraient, qu’il y a plus d’une façon de les interpréter : la bonne, la moins bonne, et la mauvaise, nous sommes heureux de cette rencontre ; et si quelque chose devait faire un jour vaciller la solidité de sa conviction, nous espérons qu’au moins ce ne sera pas les argumens de M. Albert Wolff. Mais la doctrine qu’il attaque, il me paraît que M. Daudet l’a mal prise. Il a donné trop beau jeu pour le contredire, — diversement, il est vrai, mais non moins vivement des deux parts, — et à tous ceux qui ont lu Darwin, et à tous ceux qui ont ouï dire que deux mille ans avant l’Origine des espèces, un poète, qu’on appelait Lucrèce, avait assez éloquemment dépeint « la lutte pour la vie. »

Je ne suis pas un naturaliste, et, si j’insiste sur ce point, on entend bien que ce n’est pas pour le vain plaisir de reprocher à M. Daudet une erreur d’interprétation que les vrais savans, s’ils me lisent, me reprochent peut-être à moi-même. Mais c’est qu’il me semble que la vraie question n’était pas où M. Daudet l’a mise ; et que, s’il l’eût mise où je la crois voir, son drame n’en eût pas mieux valu, mais il eût prouvé davantage. Le vrai danger de la doctrine, en effet, c’est qu’en raison de la connexité de la « lutte pour la vie » et de la « sélection naturelle, » avec la « persistance du plus apte, » la cause du progrès a l’air aujourd’hui de se trouver enveloppée dans le droit du plus fort ; — et c’est à ce sophisme qu’il fallait s’attaquer. Ne lisais-je pas récemment encore, dans un endroit que je ne dirai point, cette phrase étonnante : « Les adultes travaillent et reproduisent ; quant aux enfans et aux vieillards, leur âge les force à vivre aux dépens des adultes, ils constituent le poids mort de la société ? » Le même écrivain dit ailleurs : « Plus les naissances sont nombreuses, plus est actif le combat pour