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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/464

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était des plus impolitiques. Elle n’aurait eu, d’après eux, d’autre résultat qu’un redoublement de haine contre les Européens, une mortalité très grande chez ceux qui la faisaient, car les Arabes, cruellement éclairés aujourd’hui sur l’insuffisance de leur armement, se mettent pendant le jour à l’abri des fusils à longue portée et à tir rapide, sauf à revenir pendant la nuit pour attaquer le campement de leurs ennemis. Le but de l’audacieuse marche de Stanley y eût été dévoilé probablement, car il saute aux yeux que sa recherche d’Émin-Pacha n’a été que le prétexte d’une nouvelle extension de l’empire britannique au centre de l’Afrique. Quant aux Français, tout en disant que cela leur était parfaitement indifférent, ils auraient indiqué qu’ils étaient loin d’ignorer que la société anglaise de l’est africain avait pris à ferme « pour cinquante ans et contre dédommagement » l’administration des parties méridionales des côtes du territoire qui appartient au sultan, et que la société allemande de l’est, de son côté, avait fait la même bonne affaire ; qu’elle a agi sur la côte dans les limites de la sphère des intérêts allemands, sans trop savoir quelles sont ses limites, et la société anglaise dans les limites également de fantaisie de la sphère des intérêts anglais. Conformément à la convention de Londres, et à une déclaration concordante du gouvernement français, l’Allemagne, l’Angleterre et la France ont garanti, il est vrai, les possessions du sultan de Zanzibar. Mais, comme disait ces jours-ci un journal semi-officiel de l’Allemagne, ce n’est là qu’une formalité, puisque, quand les conventions relatives à la ferme de l’administration du pays expireront, les fermiers ne disparaîtront pas. En réalité, une pareille convention équivaut à une prise de possession dans le sens le plus strict du mot. Aurait-on ajouté méchamment que l’Italie, en récompense de sa croisière, du grand zèle qu’elle a mis à seconder l’Angleterre et l’Allemagne, avait aussi voulu et non sans raison sa part d’un si large gâteau ? Rien n’eût été plus naturel, et pourtant elle a dû restituer le lopin de terre qu’elle avait pris avec trop d’empressement ; comme la restitution s’est faite de force en quelque sorte, le pavillon italien a exigé des excuses, une réparation, un salut de vingt et un coups de canon. Tout a été accordé ; néanmoins, c’est peu ; mais tel n’était pas l’avis de ses deux compagnons des croisières, plus maîtres de Zanzibar que le souverain lui-même.

N’est-il pas permis de penser qu’en présence d’une telle déviation des motifs qui avaient conduit dans les eaux de Zanzibar les escadres allemande, anglaise, française et italienne, le congrès de Lucerne eût risqué, lui aussi, de dévier ? C’est sans doute ce que l’organisateur du congrès avait pensé lui-même. Qui sait