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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/461

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retrouver aisément par les ossemens des nègres dont elle est blanchie. Je me souviens qu’avant l’ouverture de la voie ferrée du Caire à Suez, une caravane dont je faisais partie n’eut pour se guider dans le désert que les squelettes de dromadaires morts de fatigue ou de soif. C’était un spectacle peu récréatif, mais après tout, assez insignifiant, comparé aux débris humains rencontrés par le vice-consul de Cameroons. Avant d’arriver aux marchés des esclaves, il se fait des haltes à Tabora, Nyanza, Kano et Tombouctou. Là, les marchands passent une dernière inspection de leur troupeau, et ceux des hommes qui dénotent une trop grande faiblesse sont portés moribonds aux cimetières et abandonnés sur le sol. La nuit venue, les chacals et les hyènes se les disputent. C’est encore dans ces haltes que l’on procède aux mutilations des petits garçons que l’on veut transformer en futurs gardiens des sérails. Après une brutale opération, ces enfans sont jetés sanglans sur un sable torride, ils s’y roulent dans la douleur, n’échappant à la mort que si les rayons d’un soleil incandescent cautérisent leurs plaies. Sultans, pachas puissans, qui prétendez sortir du sein d’Allah, lui dites-vous comment les pourvoyeurs de vos harems mutilent d’innocentes créatures ?

Arrivés à leur destination, ou plutôt sur quelque marché du littoral africain, les captifs sont soumis au minutieux examen de l’acheteur. Tout amateur a le droit de les visiter des cheveux jusqu’aux talons. En 1860, au Caire, j’ai été conduit dans un marché couvert où se trouvaient à vendre, 60 jeunes Nubiennes à peine revêtues de quelque lambeau d’étoffe. Le spectacle de la « révision » à laquelle je les ai vues se soumettre ne parut choquant qu’aux Européens qui se trouvaient avec moi. Comme aux îles du Cap-Vert, pas une de ces femmes ne paraissait avoir la moindre notion des pudeurs et des délicatesses des femmes d’Occident. Toutes pourtant ne sont pas ainsi, et il en est qui protestent par le suicide contre les violences qui leur sont faites. En lisant le livre du commandant Cameron A travers l’Afrique, on y verra qu’une jeune fille du Barotsé, très belle, ayant refusé de se prêter aux désirs d’un chef qui lui répugnait, fut donnée par celui-ci, dans un accès de colère, à des traitans venus de Benguela. Quand elle vit qu’elle était vendue et livrée, elle saisit la lance de ceux qui voulaient l’emmener, s’en frappa et tomba morte. Quand de nobles instincts du cœur se révèlent avec une telle violence dans une race réputée barbare, ne peut-on espérer qu’elle se relèvera un jour ! C’est affaire à ceux qui, s’emparant d’une province sous le prétexte de la civiliser, ont le strict devoir d’en moraliser et d’en rendre heureux les habitans.