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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/439

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Pour l’Espagne, s’il est vrai qu’elle ait la première mis en pratique « l’iniquité monstre, » ainsi que Livingstone nomme la traite, elle fut aussi la première qui ait songé à faire participer au bienfait des institutions quelques-uns des déshérités dont nous nous occupons. Bonaparte fut bien moins tolérant ; après avoir rétabli la servitude abolie dans nos colonies par un décret du 18 pluviôse an II, il crut devoir interdire le territoire français aux gens de couleur, « pour prévenir un mélange contraire à notre race. « Il y eut les exceptions que chacun connaît. D’autres griefs, à ce point de vue, peuvent être formulées contre nos gouvernans. Bien avant Bonaparte, le grand Colbert, qui voulait encore plus une marine que des colonies, employa toute son influence pour que la France obtint le monopole du transport des noirs au Nouveau-Monde, mais il ne put y parvenir. Nos colonies ont néanmoins regorgé d’esclaves, et Louis XIV décréta cette monstruosité, que les enfans nés du commerce des blancs avec les négresses seraient captifs comme leurs mères. Tous les emplois leur furent fermés : « Dans un pays où il y a quinze noirs contre un blanc, on ne saurait tenir trop de distance entre les deux espèces. » Autre immoralité : Louis XV défendit le mariage entre les deux races, et pourtant les enfans dits « de couleur » naissaient par milliers dans nos possessions. Inconséquence bien extraordinaire chez des souverains qui légitimèrent en si grand nombre leurs fils naturels.

Ces anomalies, un nombre infini d’ordonnances touchant à la servitude, la publication du code noir, dans lequel il était dit que le nègre était la propriété absolue de son maître, quelque vague connaissance de la façon dont se faisaient les recrutemens sur la côte d’Afrique, et enfin l’état misérable dans lequel les esclaves débarquaient en Amérique, éveillèrent l’attention de quelques esprits, et plus particulièrement de deux grands philosophes, Montesquieu et Voltaire ; c’est une de leurs gloires d’avoir été des premiers, dans les lettres, à stigmatiser « l’iniquité monstre. » Plusieurs pontifes, — alors des souverains, — réclamèrent aussi contre le trafic criminel et le frappèrent d’anathème. Mais ni les lettres apostoliques de Paul III, en 1537, ni celles d’Urbain VIII, en 1639, du pape Benoît XIV, en 1711, ne furent prises en considération par les rois très chrétiens, ou qui, du moins, se qualifiaient de la sorte. Il est difficile de se faire une idée de l’activité qui se déployait pour dépeupler l’Afrique. Je n’en donnerai qu’un aperçu. Lorsque les Anglais, qui, pendant un demi-siècle, gardèrent le monopole de l’odieux commerce, s’emparèrent de l’île de Cuba, en 1762, il n’y avait à La Havane que très peu d’esclaves. A leur-départ, on en comptait 60,000. Les descendans de Cham sont, très heureusement