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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/435

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Donc en dehors des lamentations de Saïd-Bargash et des regrets peu motivés qu’éprouve M. Crispi de nous voir à Carthage, je ne sais personne ayant à se plaindre du partage qui s’est fait à Berlin de l’Afrique. Qui donc aurait pu mettre opposition à la création d’un état libre du Congo par Sa Majesté le roi des Belges, d’un autre Congo non moins libre par la République française, et à l’ouverture de comptoirs portugais, allemands, italiens et anglais sur les rivages de l’Océan-Indien, de l’Océan-Atlantique et de la Mer-Rouge ? Personne que je sache ; ceux qui, comme les madhistes ou les Abyssins, ont osé le faire, en ont été punis par une répression sanglante.

Tout le monde est donc d’accord pour tolérer certains actes arbitraires, vu qu’il y a urgence à porter la lumière jusque dans les profondeurs du continent noir, de même que l’Angleterre et la France se trouvèrent d’accord, il y aura bientôt trente ans, pour forcer sans excuse valable les portes de la Chine et du Japon ; mais on est unanime aussi pour déclarer que de très grands devoirs, de très sérieuses obligations s’imposent aux gouvernemens ayant fait acte de souveraineté dans leurs récentes acquisitions. Un engagement solennel avait été pris de s’opposer à la vente et aux transports des esclaves, aux hideux trafics dénoncés au monde chrétien par des hommes comme Livingstone, Gordon, le commandant Cameron, Pinto, Speke, l’aventureux Stanley, et par ces pères blancs d’Afrique, dont le témoignage, selon une magnifique expression de Pascal, ne peut être suspect puisqu’il est attesté par le martyre de ceux qui ont témoigné. L’a-t-on fait ? La traite est-elle morte ? Non. A l’heure où j’écris ces lignes, des noirs, courbés sous le fouet et de lourds fardeaux, s’acheminent-ils encore vers le port où ils doivent s’embarquer pour un exil éternel ? Oui, et par milliers.

De mesquines rivalités entre puissances par trop industrielles, des guerres sans merci faites par des officiers sans mandat sérieux à des Arabes qui, en somme, combattent pour garder un sol qui leur appartient, ont mis en contradiction de solennels engagemens, les belles théories qui servaient d’excuse aux entreprises africaines. Que l’on y prenne garde si l’on ne veut pas entendre dire que l’intérêt que l’on a porté dans ces derniers temps aux nègres esclaves n’est qu’un masque sous lequel se cachent de tristes compétences et des rivalités de boutique.

Il est une politique appelée la politique de l’extension coloniale, celle dont avec un succès non interrompu s’est servie l’Angleterre depuis le commencement du siècle et que l’Italie, la France et l’Allemagne s’efforcent d’imiter. De toutes les politiques, c’est la moins honnête, s’il en est une qui le soit, car elles ne pèchent toutes