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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/427

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contre le « grand vieillard, » et la parole de M. Chamberlain avait contribué, dans une large mesure, à ce résultat. Son talent oratoire était à l’apogée. Jamais il n’avait été plus maître de lui-même, plus lucide, plus animé et plus calme tout à la fois. Il était si sûr d’avoir raison que le sourire ne quittait plus ses lèvres : il avait la gaîté de la force. Ses discours de ce temps sont ponctués par de grands rires mêlés d’applaudissemens. Non-seulement il avait appris à supporter les interruptions, mais il s’en servait, il les provoquait. Dans le parlement, vers la fin de son discours contre le bill du home-rule, il trouve moyen de rappeler que M. Gladstone, en 1862, a prédit la séparation des États-Unis en deux nations distinctes. Un hear ! hear ! sonore du premier ministre fait connaître qu’il admet l’exactitude historique de ce souvenir. « Hé bien ! crie M. Chamberlain, qui vous dit qu’il ne se trompe pas aujourd’hui en prédisant que l’Angleterre et l’Irlande resteront unies ? » Est-ce que cette interrogation victorieuse ne vaut pas le fameux : Ἀϰούεις ἃ λέγουσι (Akoueis ha legousi), de Démosthène à Eschine ? Un autre jour, il place devant ses collègues d’Irlande la déclaration faite par l’un d’eux en Amérique, il les somme de dire si ce député a traduit leur pensée en affirmant qu’ils ne voulaient rien de moins qu’une séparation totale, définitive, absolue. Et voilà que ces hommes, si ardens à l’interrompre, deviennent silencieux. « Pourquoi ne parlez-vous pas ? » demande M. Chamberlain de sa voix la plus pressante, la plus impérieuse, et la Chambre salue de ses acclamations enthousiastes ce silence qui vaut un aveu. Hors du parlement, l’orateur ose plus encore. Il saisit un adversaire qui a lancé un mot agressif, joue avec lui, le pousse, le harcèle et le laisse ahuri, risible, écrasé d’un dernier coup : « Allez apprendre votre histoire : vous en avez besoin. » Ce puissant maître des foules ne craint pas d’employer l’interrogation socratique avec un auditoire de quatre mille personnes. Il dialogue avec le peuple et le questionne : « Le bill est-il encore vivant ? — Oui… Non. — vous avez raison de dire oui et raison de dire non. Le bill n’est ni vivant ni mort. Si nous disons qu’il est encore vivant, les gladstoniens sont indignes, et ils entrent en fureur si nous disons qu’il est déjà mort. » Dans une autre réunion, il se félicite d’avoir été interrompu. Il va jusqu’à dire : « S’il y a quelque chose que vous ne compreniez pas, arrêtez-moi. » C’est là un mot de professeur, et, en effet, M. Chamberlain, l’homme aux paradoxes sociaux, s’est trouvé, finalement, n’être qu’un professeur de bon sens politique.

Tout espoir de réunion n’était pas perdu. Les conférences dites de la Table ronde commencèrent à la fin de 1886 et se prolongèrent dans l’hiver de 1887. L’ultimatum des unionistes, formulé par