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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/424

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Néanmoins, elle ne devenait pas une nation, puisqu’elle n’aurait d’autre politique extérieure, d’autre armée, d’autre marine que celle de la Grande-Bretagne. Les deux lois, dans la pensée de M. Gladstone, étaient connexes. Soit amour-propre d’auteur, soit bizarre logique et entêtement de vieillard, soit engagemens pris envers un inspirateur occulte, le premier ministre ne permettait, pas la disjonction des deux mesures. Il fallait les accepter ou les rejeter en bloc.

Quelques jours après, M. Chamberlain quittait le ministère et suivait le marquis de Hartington dans son schisme. Scission mémorable, moins dramatique dans ses circonstances extérieures que la séparation de Fox et de Burke (M. Chamberlain n’est ni un homme d’effusion, de premier mouvement, comme Charles-James Fox, ni un tragédien parlementaire comme Burke), mais qui aura peut-être plus d’importance dans l’histoire. La démarche avait lieu de surprendre. Passe pour lord Hartington. Ce grand seigneur semblait un peu dépaysé au milieu du parti libéral, depuis que ce parti, auquel l’attachent des traditions de famille plutôt que des goûts personnels, est devenu le représentant de la bourgeoisie et du peuple. Un vieux whig, d’ailleurs, n’est-il pas plus conservateur qu’un jeune tory ? Mais M. Chamberlain, le radical, le socialiste, l’homme de l’impôt progressif et de la loi agraire, quel bond invraisemblable lui faudrait-il faire, par-dessus tout le parti libéral, pour rejoindre la queue de lord Salisbury, de ce lord Salisbury, dont, hier encore, il dénonçait amèrement « l’ignorance, la présomption, la jaunisse politique ! » « Renégat ! » criaient les uns. « Maladroit ! » murmuraient les autres. « Vous avez tué votre avenir politique, lui disaient ses amis, vous vous suicidez. »

M. Chamberlain n’était ni un maladroit, ni un renégat. Il y a, dans les existences d’hommes d’état, une crise d’action, comparable à la crise des croyances chez le penseur. C’est l’heure décisive, ou, comme disent les Anglais, le point tournant de leur vie. S’ils aiguillent mal, la collision ou le déraillement ne sont pas loin. C’est le moment de les étudier, de regarder leur âme au microscope. Les uns réfléchissent longuement, les autres se fient à leur instinct. Pour les premiers, c’est une agonie d’incertitude dont ils s’efforcent de nous dérober le spectacle. Les autres vont droit leur chemin, avec une sorte d’innocence, — si le mot peut s’appliquer à un homme politique ; — on dirait qu’ils n’ont pas vu le danger, le doute, les deux routes ouvertes. Et pourtant, du parti, qu’ils prennent, dépend leur sort, souvent le nôtre. Du second rang ils passeront au premier ou redescendront au troisième, et pour jamais. Deux popularités restèrent debout, en France, après la fatale