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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/410

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Sur ce terrain, si bien choisi par M. Chamberlain, deux radicaux l’avaient précédé, un libéral l’y suivit. M. Cowen réclamait la création d’un licensing board, assemblée élective, spécialement chargée de donner ou de refuser les permissions de débit. Sir Wilfrid Lawson reproduisait d’année en année, avec un certain bruit, son Permissive bill qui devait autoriser chaque ville ou chaque paroisse, après une consultation solennelle et directe des contribuables, à permettre ou à proscrire d’une façon absolue la vente au détail des boissons enivrantes. En face de ce terrible champion de la sobriété, se montra M. Lowe, l’ancien chancelier de l’échiquier sous Gladstone, qui, depuis, est allé s’éteindre à la chambre des lords comme une fusée dans un étang, mais qui alors mettait au service de ses paradoxes une malice bourrue, une raison subtile et des connaissances infinies. Selon lui, le seul moyen d’en finir avec l’ivrognerie, c’était… de multiplier les cabarets et de donner toute liberté aux cabaretiers. Il prouvait son dire avec l’aide de la statistique, personne complaisante, qui a des chiffres au service de tous ceux qui lui en demandent. C’était justement dans les villes où il y avait le moins de débits de boissons qu’on avait arrêté le plus de gens ivres. D’où, par induction, cette loi comique : le nombre des ivrognes est en raison inverse de celui des marchands de vin.

M. Chamberlain prit place dans une position moyenne, à égale distance de tous ces exagérés. Le licensing board de M. Cowen avait le défaut d’ajouter un nouveau corps électif à ces assemblées locales déjà trop nombreuses. Le Permissive bill ruinait les débitans sans leur offrir aucune compensation. Là où les contribuables l’auraient repoussé, le mal subsisterait dans toute sa force ; là où il serait adopté et mis en vigueur, comme toutes les lois draconiennes, il ferait naître la fraude et la contrebande. Quant aux fantaisies de M. Lowe, M. Chamberlain, avec tout le public, s’en égayait. Que proposait-il donc ? Le système de Gothembourg.

Vous rappelez-vous le système de Gothembourg, qui a failli devenir une légende, un des « contes de ma mère l’Oye » de l’économie politique, tout comme ces, fameux « pionniers de Rochdale » dont on nous a rebattu les oreilles quand nous étions de pauvres petits jeunes gens sans expérience, sans défense contre la statistique ? Dans la ville maritime et commerçante de Gothembourg, on Suède, une compagnie s’est formée en 1865 pour racheter et exploiter les cabarets au profit de la commune. M. Chamberlain, avec son ami et collègue Jesse Collings, se rendit en Suède pendant l’automne de 1876, visita les débits de boissons de Gothembourg, interrogea les gérans de ces maisons, le surintendant de police et