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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/408

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boutonnière, tout aidait à l’illusion. On ne peut dire qu’il soit beau : ses traits, pris à part, ne sont pas réguliers ni d’une proportion qui flatte l’œil, mais l’ensemble attire par une belle expression d’audace réfléchie, de vigueur calme, d’autorité intelligente. Le menton est plein et fort, le front large, carré, aplani ; on sent qu’un ordre peut et doit tomber de cette bouche ferme, aux contours arrêtés ; on devine qu’il sera bref, clair, précis. Point de moustaches pour nous dérober les mille plissemens qui se creusent ou se comblent autour des lèvres, suivant le jeu des émotions de l’orateur. La face, rasée, sauf deux minces favoris, qui ont disparu récemment, se livre franchement tout entière. Elle ne grimace pas comme celle d’un mime, mais, par le sérieux, l’intensité de l’expression générale, elle impose à l’auditeur un sérieux égal, une intensité correspondante de l’attention. Les cheveux sont noirs, coupés assez court, rejetés en arrière ; les yeux, d’un bleu d’acier, assez voisins l’un de l’autre, ont une pointe qui, par momens, en rend le regard difficile à soutenir. Pourtant M. Chamberlain est myope, et fait usage, pour aider sa vue, d’un carré de verre fiché sous l’arcade ; sourcilière par un effort qui, à la longue, a creusé une ride entre les yeux. Ce monocle ne ressemble guère au lorgnon fantaisiste avec lequel jouait Disraeli et qui se retrouvait invariablement dans son dos, où les collègues complaisans du second gradin s’empressaient à le ressaisir. Le monocle de M. Chamberlain est un monocle utilitaire, toujours à son poste quand on a besoin de lui. Ses chutes périodiques amènent un changement immédiat dans la physionomie de celui qui le porte, surtout quand il écoute. La tension des muscles s’efface, le sourire, imperceptiblement ironique, devient vague ; le regard se brouille et se voile, l’œil se referme à demi. L’intérêt qui s’attachait aux choses voisines se reporte sur une pensée intérieure ou lointaine ; on sent confusément, derrière l’homme d’action et d’autorité, une autre nature, affective, rêveuse, indéterminée. Sans cette duplicité du moi, M. Chamberlain serait-il un véritable Anglais ?

J’ai dit qu’il parlait sans remuer les bras, le corps presque immobile. Point de tics, point de mouvemens spasmodiques et involontaires. L’articulation est facile et distincte ; la voix bonne, agréablement timbrée. S’il s’agit de remplir de grands vaisseaux, comme l’immense salle du Town-hall, à Birmingham, elle monte, s’enfle peu à peu, atteint des sonorités de clairon qui donnent à ses péroraisons, malgré la virile sobriété des mots, je ne sais quelle entraînante et héroïque vibration.

On devinait dans lord Randolph Churchill, à ses débuts, l’aplomb de l’enfant gâté, qui se met à l’aise et lâche la bride à son