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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/404

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affadie, réduite à de vaniteuses parades, à un échange de politesses surannées entre quelques snobs provinciaux. Il a déployé à la mairie de Birmingham cette décision énergique et rapide qui avait créé et enrichi la maison Nettlefold et Chamberlain. Il a fait vite, et il a fait grand. Il a montré aux gens de Birmingham ce qui plaît au populaire de tous les pays, l’honnête mélange du dictateur et du tribun, qui sait et qui parle, qui veut et qui agit.

De ce jour date l’affection étrange qui unit l’homme et la ville. Elle ne ressemble pas à ces liens fragiles que noue souvent la popularité politique. Parlez de Chamberlain à un homme de Birmingham ; son front s’éclaire, son regard brille. Dans le chef-d’œuvre d’Alphonse Daudet, vous rappelez-vous avec quelle familiarité caressante, quel naïf orgueil de mère ou de propriétaire, les électeurs de Roumestan parlent de leur favori ? « Notre Numa ! » A Birmingham on dit couramment « notre Joey. »

De son côté, M. Chamberlain éprouve pour cette ville où il est né à la vie publique un sentiment de filiale reconnaissance, auquel se mêle un peu de l’attachement superstitieux du joueur pour son fétiche. Une émotion, qui n’a rien de banal, s’empare de lui lorsqu’il se retrouve au milieu de ses amis de Birmingham : « Même quand je ne connais pas tous les noms, dit-il, les figures me sont familières. » Il y a vingt ans qu’il les revoit, à chaque occasion, ces bonnes faces amicales, épanouies, approbatives, passionnément attentives, qui aspirent ses paroles, clignent de l’œil, hochent de la tête, sourient d’avance à ce qu’il va dire et ne lui ont jamais refusé un hurrah, ni un grognement pour ses adversaires. Quand il se promène dans les rues, « il lui semble qu’il prend conscience de la pensée intime de Birmingham et qu’il s’en pénètre. » Sont-ce là les vaines flagorneries d’un démagogue habile à caresser la foule ? Non, car ce sentiment a inspiré la moitié de sa politique. Il croit aux petites patries dans la grande, et il a peut-être raison. Birmingham le connaît comme Athènes connaissait Périclès, comme Florence connaissait Degli Uberti, Gênes Doria, Florence Médicis. Quelle épreuve décisive pour les caractères et les talens que cette vie locale, au cercle rétréci ? L’homme qu’on voit passer chaque jour sur la place, dont on connaît tout le passé, dont la vie privée n’a pas de secrets, pourra-t-il longtemps cacher sa tare secrète, sa médiocrité d’âme ou sa faiblesse d’esprit ?

J’étais en Angleterre à l’époque où M. Chamberlain n’était encore qu’un grand homme de province. On se moquait de lui, et beaucoup, car il était le premier de son espèce. Les gens du monde colportaient, sur lui, de ces anecdotes où se complaît, dans tous les pays du monde, l’ineffable bêtise des salons réactionnaires. Les