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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/400

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où la puissance publique sera d’autant plus forte qu’elle se retrempera sans cesse à sa source et s’exercera sans intermédiaires ? Ce n’est pas à un étranger de risquer des prophéties : c’est beaucoup pour lui s’il réussit à poser le problème dans ses termes exacts et à présenter les caractères dans leurs lignes véritables. Ce qui est certain, c’est que la tâche dont je parle est à demi accomplie, et que Chamberlain en est le plus robuste et le plus intelligent ouvrier.


I

Joseph Chamberlain, l’aîné de neuf enfans, est né en 1836, à Camberwell, qui est un des grands quartiers du sud de Londres. Depuis plusieurs générations, les Chamberlain étaient fabricans de souliers en gros. Un de ses biographes a réussi à découvrir qu’en 1662 un de ses ancêtres maternels, appartenant à l’église d’Angleterre, avait perdu son bénéfice pour refus de serment. Je livre ce fait aux amateurs d’atavisme, en les priant toutefois de remarquer que, pour arriver à ce clergyman récalcitrant, il faut remonter six générations ; qu’à ce compte M. Chamberlain a soixante-trois autres ascendans du même degré, dont on ne nous dit rien ; que, dans le nombre, beaucoup ont pu jeter leur bonnet en l’air à la rentrée de Charles II et mendier les faveurs du nouveau pouvoir ; qu’ainsi la goutte de sang non-conformiste se trouverait noyée dans un flot de loyalisme, sinon de servilité ; que le mieux est de laisser à ceux qui en profitent les puérilités généalogiques, et d’étudier Joseph Chamberlain en lui-même, sans chercher à l’expliquer soit par le problématique ancêtre de 1662, soit par l’obscure et respectable dynastie de marchands de chaussures d’où il est sorti. Peut-être un jour, à l’âge où l’on se recueille, remontera-t-il vers le passé ? Peut-être, à son défaut, quelque témoin survivant de ses premières années nous apprendra-t-il ce que nous aimerions à savoir, ce que lut ce milieu sévère, je pense, à coup sûr laborieux et un peu monotone, où il a grandi, quelles lectures, quelles inclinations, quels spectacles commencèrent sa vie morale.

Nous savons seulement qu’il étudia à London University College, qu’à seize ans il entrait dans les affaires et, à dix-huit, partait pour Birmingham, où son père et son oncle Nettlefold s’étaient rendus acquéreurs d’une fabrique de boulons en bois. Il s’agissait d’exploiter le brevet d’une nouvelle invention, achetée à un Américain. Les débuts ne lurent pas heureux et les premiers bilans se soldèrent en perte. Ils se relevèrent lorsque le jeune homme, gagnant de l’expérience et des années, fit sentir son influence personnelle. Par