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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/367

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cuirasse, — ce vestige d’une époque déjà vécue, — à la carabine Lebel, cette expression la plus récente d’un ordre de choses nouveau. Entre ces deux formules y a-t-il une infranchissable distance ? Faut-il arrêter un choix exclusif, ou bien, habilement, les concilier ? Quoi qu’il arrive, — qu’on se prononce pour le choc ou le feu, ou qu’on les combine ; — il est indispensable, a priori, de doter la cavalerie de l’engin le plus redoutable. A une arme si coûteuse, dont l’intervention rapide se produit toujours à des momens critiques, on doit donner l’outil de combat le plus perfectionné. Cette nécessité résulte de sa mobilité et de sa vitesse. Pour retirer de ses qualités propres le bénéfice qu’elles impliquent, en quelques minutes la cavalerie doit produire de grands résultats.

Une arme qui porte avec elle tout un passé de traditions, qui évêque l’idée des époques chevaleresques, et dont l’aspect rappelle les plus héroïques annales de la cavalerie, l’arme à la fois la plus imposante et la plus prestigieuse, — la cuirasse, — a failli disparaître.

L’opinion, sollicitée par l’exemple de l’Allemagne qui décuirassait ses régimens de cavalerie lourde, n’était pas éloignée d’en réclamer la suppression. La question même a été soumise au conseil supérieur de la guerre ; et il n’a fallu rien moins que l’autorité de cet aréopage militaire pour réagir contre une tendance irréfléchie.

Devant l’armée, le prestige des cuirassiers est resté et restera toujours intact. On y a le culte instinctif des traditions. Une sorte de voix intérieure, que ne recouvre jamais l’écho de dissensions politiques, semble transmettre la légende de régiment à régiment. Ceux d’aujourd’hui croient aussi avoir entendu ce cri si connu, aux momens suprêmes, des soldats de la grande armée : « Voilà les cuirassiers ! » Alors un courant magnétique passait sur le champ de bataille. L’espoir revenait aux cœurs, la terreur glaçait l’ennemi. Cela, c’est un document d’histoire. Lorsque les cuirassiers donnaient, ils faisaient leur trou, comme un boulet. — Wellington, qui les avait vus de près, disait : « Quand je vois un cuirassier français à côté de sa rosse, je ris ; quand il est dessus, je l’admire ; quand il charge, j’ai peur ! »

Lorsqu’une arme possède une tradition pareille, il faudrait être bien présomptueux ou bien puissant pour la dédaigner. Les traditions portent avec elle une force surhumaine, supérieure à la logique, et dont les effets étonnans sont hors de proportion avec toutes les causes apparentes ou connues. Qui n’a médité ce joli épisode raconté par le colonel de Gonneville ? C’était en 1809, près de Culmsée. De Gonneville, alors sous-lieutenant de cuirassiers, était en reconnaissance avec une vingtaine de cavaliers. Tout