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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/361

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manœuvre, l’événement, se déroulent et se confondent en une seule et rapide poussée. Mais si toutes les difficultés sont condensées, toutes les facultés du commandement et de la troupe doivent être, en proportion, exaltées. En quelques secondes, il faut accomplir trois actes complexes : prendre une résolution, la transmettre, l’accomplir. C’est le triomphe de la rapidité de conception et d’exécution. Entre ces deux facteurs l’accord doit être intime et instantané. Aussi, quelles que soient les qualités géniales ou acquises des chefs, elles resteraient sans effet si leur outil n’était pas merveilleusement façonné. La lourdeur, l’inertie de l’instrument, paralysant leur initiative, les laisseraient désarmés en face d’adversaires égaux en habileté et en audace, mieux secondés par des troupes plus manœuvrières et plus maniables. En somme, à commandement égal, la lutte de deux cavaleries est une sorte d’escrime, un assaut, où le succès appartient au plus assoupli, au mieux exercé.

Mais s’il est difficile, ce combat aussi est inévitable. De lui dépend toute action ultérieure. Tant que la cavalerie adverse restera debout, elle opposera aux tentatives de l’adversaire la muraille vivante de ses escadrons. En travers de la route, elle surgira, sans cesse renaissante, jusqu’à ce que, démoralisée, épuisée, sentant qu’elle a en face d’elle une volonté supérieure à la sienne, un souffle plus puissant, un bras plus lourd, elle renonce à la lutte ou y succombe.

Ainsi le combat de la cavalerie contre sa rivale est la manifestation suprême et habituelle de son rôle ; c’est aussi la pierre de touche de son aptitude à la guerre. A lui se rattachent non-seulement tous les principes, mais encore toute la puissance, tout l’avenir de cette arme. Quand elle y est bien préparée, elle est, par cela même, prête à tout entreprendre et à tout surmonter.

A ne considérer que l’aspect, cela cependant paraît bien simple : deux masses de cavalerie qui s’aperçoivent et se précipitent. Mais d’où vient que l’une accélère l’allure, tandis que l’autre la ralentit ? Pourquoi celle-ci est-elle victorieuse et celle-là vaincue ? Quel insaisissable élément a fait pencher la balance, quels invisibles facteurs ont fondé le succès ? Pour analyser cet acte fugitif et violent, il faut en découvrir les rouages cachés, surprendre le fonctionnement secret du mécanisme.

L’entité formée par une troupe de cavalerie comprend trois élémens distincts : le chef, le cavalier, le cheval. Chacun possède des propriétés propres et joue des rôles différens. Du commandement dépendent la conception, le coup d’œil, l’habileté, la résolution ; de la troupe, la promptitude et la correction de la manœuvre, l’exécution ; des deux réunis, l’impulsion morale ; du cheval enfin, le fonds et la vitesse, l’impulsion matérielle.