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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/349

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de Belle-Isle. En sa qualité d’instigateur principal et presque d’auteur responsable de la guerre dont il s’agissait de constater les résultats, Belle-Isle croyait mieux que tout autre en représenter l’esprit. Aux jours de son entrée triomphale en Allemagne, il s’était épuisé auprès de tous les petits souverains qui s’étaient fiés à sa parole en protestations de désintéressement. Son honneur lui semblait engagé à voir l’effet répondre aux promesses. De plus, il ajoutait (et dans sa bouche, cette allégation avait une certaine valeur) que les visées supposées de la France à une domination universelle étaient, au-delà du Rhin, le fantôme de toutes les imaginations, et qu’il suffirait à Marie-Thérèse d’en dénoncer, de nouveau, les indices pour surexciter le patriotisme germanique, et décider les cercles encore hésitans à sortir de la neutralité et à venir se ranger sous son drapeau. L’Allemagne, ajoutait-il, considérait, tout aussi bien que la Hollande, les Pays-Bas comme le rempart de sa frontière occidentale, et ne mettrait pas moins de prix à en maintenir l’intégrité [1].

Le thème opposé fut soutenu tout aussi nettement par le maréchal de Noailles. On ne pouvait attendre moins du pieux disciple de toutes les traditions de Louis XIV, de celui qui ne prenait jamais la parole (on l’a vu) sans commencer par ces mots : « Sire, votre illustre bisaïeul, » et il est certain que le grand roi aurait été étrangement surpris d’entendre dire que ses armées devaient se battre et ses généraux remporter des victoires, uniquement pour le compte et le profit d’autrui. Noailles était d’ailleurs de ceux (et le nombre en était déjà grand) qui commençaient à trouver qu’entre l’amitié volage du roi de Prusse et l’hostilité avouée de l’Autriche, la différence n’était pas grande, en fait de résultats, et que, ne pouvant plus compter sur personne, la France ne devait plus songer qu’à elle-même. Des raisons morales de d’Argenson, il n’est pas probable que le vieux maréchal tint grand compte, car d’Argenson convient lui-même que le siècle et la nation n’y étaient pas encore préparés. Mais à Belle-Isle, invoquant les paroles données et les engagemens pris, il ne devait pas être embarrassé de répondre que la France avait pu faire le sacrifice de tous les avantages matériels,

  1. Les principes de d’Argenson en matière de politique étrangère sont exposés par lui-même dans ses Mémoires, t. IV, p. 135, dans les termes que j’ai déjà cités, et on ne pourrait pas compter ni citer toutes les dépêches dans lesquelles il affirme que la conquête de la Silésie par la Prusse était le véritable et suffisant avantage que la France devait tirer de la guerre. Quant à Belle-Isle, ses idées sur les conditions de la neutralité allemande sont exposées dans des lettres adressées à d’Argenson, qui le consulta à plusieurs reprises à ce sujet, et résumées dans une grande épître du 28 juin 1746, qui se réfère à des conversations antérieures. (Correspondance d’Allemagne. — Ministère des affaires étrangères.)