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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/302

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Marco Polo, Rubruquis, ou Oderic de Pordenone, mais c’est qu’aussi il est probable qu’on lui a plus d’une fois raconté les mêmes. Il est généralement admis que l’aventure de la vallée périlleuse gardée par des diables est tirée d’Odcric de Pordenone ; c’est très possible, mais les vallées de cette nature abondent évidemment en Orient, et pourquoi Maundeville n’en aurait-il pas rencontré quelqu’une, tout comme le franciscain ? Sir John Malcolm, cinq cents ans après l’un et l’autre, en a bien rencontré une toute semblable, entre Ispahan et Koom, et pour plus de singularité, cette vallée était précédée d’une longue plaine stérile assez semblable par sa description à la mer de sable dont parle Maundeville deux ou trois pages avant son aventure. Chez sir John Malcolm, la vallée est occupée par des ghools, chez Maundeville par des démons, ce qui n’est pas une différence. Même observation pour les histoires qu’il a compilées des naturalistes de l’antiquité. Les choses s’éternisent en Orient, et il ne nous est pas prouvé que, plus d’une fois, il n’ait pas trouvé vivante la tradition de telle ou telle de ces merveilles. Il y a parfois dans le récit qu’il en fait, des variantes qui porteraient à le supposer. Exemple : Elien raconte que, dans une certaine région de la Grèce il y a des serpens qui ont un amour si véhément de la chasteté qu’ils découvrent d’emblée les filles qui ont cessé d’être vierges, et les dénoncent par leurs sifflemens de fureur à leurs parens et amis. La même histoire se rencontre dans Maundeville, mais avec ces différences importantes que le fait, au lieu de se produire en Grèce, se produit en Sicile, et qu’au lieu de fausses vierges, ce sont les enfans bâtards dont ils dénoncent l’engendrement criminel aux pères et maris abusés. Eh bien, pourquoi voudrait-on absolument que Maundeville ait tiré ce conte d’Elien ? Est-il bien téméraire de supposer qu’il a pu le rencontrer directement en Sicile, pays grec par l’origine, par la population, par l’histoire, où il a eu toute sorte de commodités pour s’introduire et s’acclimater, et où il s’est quelque peu modifié pour s’associer au caractère jaloux des Siciliens, moins soucieux de virginité que de fidélité matrimoniale ?

On peut supposer que l’érudition de sir John Maundeville en matière de merveilleux était déjà considérable avant son départ ; mais ce qui est une certitude, c’est qu’il a mis à profit son voyage en Orient pour l’accroître dans des proportions vraiment singulières. Il a évidemment beaucoup interrogé, beaucoup écouté, les preuves que sa curiosité a été aussi ardente qu’infatigable abondent et surabondent. On demeure étonné de la quantité de faits vrais ou faux que contient son livre, et encore davantage de la variété de provenance de ces faits. Qu’il nous dise que l’impératrice Hélène,