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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/300

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Crédule ! il l’est si peu qu’il y a au moins un point pour lequel l’épithète contraire lui convient parfaitement, celui des pratiques ecclésiastiques. Ce n’est pas qu’il s’emporte à ce sujet, ni qu’il s’y étende jamais longuement ; une réserve discrète n’abandonne jamais Maundeville, et il ne dit les choses scabreuses que vite, à la dérobée, ou comme en cachette, sournoisement ; mais il en dit assez pour permettre de reconnaître un véritable contemporain de Wiclof, de Chaucer, et du poète de la Vision de Pierre Ploughman. Ecoutez-le contre la simonie : « Les Grecs disent que l’usure n’est pas un péché mortel, et ils vendent les bénéfices de la sainte église. Et ainsi font d’autres ailleurs (que Dieu amende ce vice lorsqu’il en aura volonté), et c’est un grand scandale ; car maintenant la simonie est couronnée reine dans la sainte église, que Dieu dans sa grâce y porte remède ! » C’est ainsi que parle Wiclef, ainsi que va tout à l’heure parler Jean Huss. Lorsqu’il se trouve en face de quelque fait miraculeux qui lui semble difficile à comprendre, la réserve qu’il observe est tout à fait significative. Les moines du Sinaï lui ont raconté que, lorsque le supérieur du monastère vient à mourir, celui qui officie trouve écrit sur l’autel le nom de son successeur. « Un jour je demandai à quelques-uns des moines comment cela se faisait. Mais ils ne voulurent pas me le dire, si bien qu’à la fin je leur dis qu’ils ne devraient pas cacher ainsi la grâce que Dieu leur faisait, mais qu’ils devraient la publier pour donner au peuple plus de dévotion, et qu’il me paraissait qu’ils péchaient en cachant ainsi le miracle de Dieu. Alors ils me dirent que le fait se passait souvent, mais je ne pus en obtenir rien de plus. » Comme tous ses contemporains à tendances réformatrices, il est très ardent contre les fausses reliques et le trafic qui s’en tire. Crédule tant qu’on voudra, mais sur cet article, on ne le trompe pas. On a beau lui montrer les mêmes en divers lieux, il sait où est le bon endroit. Les habitans de Chypre ne prétendent-ils pas qu’ils possèdent la croix de Notre-Seigneur ! mais ce n’est pas vrai, et ils savent fort bien que ce n’est que celle de Dismas, le bon larron. « Mais tous ne le savent pas, observe-t-il, et ils font une mauvaise action, ceux qui font croire cela aux gens pour le profit des offrandes. » On trouve le chef de saint Jean-Baptiste en divers pays. « Quelques-uns disent que le chef de saint Jean-Baptiste est à Amiens, en Picardie, et d’autres disent que c’est la tête de saint Jean, l’évêque. Je ne sais laquelle de ces opinions est exacte, mais Dieu le sait, et de quelque façon qu’on l’honore, le bienheureux saint Jean est satisfait. » L’apparence de cette réflexion est très dévotieuse, le fond n’en est-il pas tant soit peu ironique ?