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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/296

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dans la copie française que dans la copie anglaise de son livre, n’en sont pas moins curieuses à citer : «  Pour ce que plusieurs entendent mieux français que latin, ai-je mis ce livre en roman à cette fin que chacun l’entende, et les seigneurs et chevaliers et autres qui n’entendent pas le latin, » dit-il dans sa copie française. « Et sachez que j’ai traduit ce livre du latin en français, et que je l’ai traduit encore du français en anglais, afin que tout homme de ma nation puisse le comprendre, et que les seigneurs, chevaliers, et autres nobles et dignes hommes qui connaissent peu le latin, et ont fait le voyage d’outre-mer, puissent voir si j’ai erré par défaut de mémoire, et par suite me redresser et me corriger, » dit-il dans la préface de sa copie anglaise. Une version à l’usage exclusif des clercs en langue latine, une version en français pour la noblesse de tout pays chrétien, et une version en anglais pour les gens de toute condition de son pays natal. Outre le désir d’être lu qui est naturel à tout auteur, il est permis de supposer qu’il s’en cachait encore un autre sous cette multiplicité de versions, à savoir celui de faire à ses idées une propagande aussi étendue que possible par des moyens discrets, mais sûrs. Il semble avoir su très bien que les mêmes choses qui sont exprimées dans une langue savante et morte prennent une tout autre physionomie, révèlent une tout autre portée et vont autrement loin, lorsqu’elles sont exprimées dans une langue vulgaire et vivante.

Tout reste obscur et quelque peu équivoque chez ce singulier personnage. Après son retour, il ne semble pas avoir habité l’Angleterre. Une tradition assez bien établie veut qu’il se soit fixé à Liège où il aurait exercé la médecine, mettant ainsi à profit les nombreux secrets qu’il avait rapportés d’Orient. Le choix de Liège s’explique par son origine française, par les rapports intimes qui existaient alors entre l’Angleterre et les Pays-Bas, peut-être aussi par l’esprit doucement hardi et le mysticisme populaire qui distinguaient alors cette contrée où commençait l’institution des béguinages. C’est dans cette ville qu’il aurait composé son livre, et qu’il l’aurait traduit du français et de l’anglais en latin, ce qui justifie l’opinion que nous avons émise sur l’époque où il le soumit à l’examen du pape. Il y mourut selon quelques érudits en 1371, et selon un des manuscrits du XVe siècle en 1382 seulement.


II

Maintenant que nous sommes parvenus à apercevoir une ombre de l’homme, arrêtons-nous devant le conteur de fables. Il en vaut la peine à tous égards, d’abord parce qu’il a en ce genre un vrai