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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/286

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qu’on laisse à découvert et à la portée de la vue de tous est souvent ce qui est le mieux à l’abri. Disons tout de suite sommairement quelle est cette idée afin que la valeur en apparaisse clairement. Le genre humain est un, l’esprit humain est un, et, par conséquent, la vérité est nécessairement une. La vérité est donc l’héritage du genre humain par nature et don divin, il n’y a donc pas de race d’hommes qui ne puisse y atteindre ou mériter d’en être privée, et la diversité des religions, loin de contredire cette unité, la confirme au contraire. Assurément il n’y a rien là que le christianisme bien compris n’accepte, et, qui plus est, ne proclame ; mais il n’y a rien là non plus dont la philosophie la plus indépendante ne puisse s’accommoder, et opposer au besoin aux intolérances d’un dogmatisme trop étroit ou aux myopies d’une foi trop exclusive. Et puis n’est-il pas vrai que pour les idées tout dépend de l’époque où elles sont prêchées ? que telle idée parfaitement orthodoxe de nos jours pouvait être au XIVe siècle de la plus parfaite hétérodoxie ? Je crois fort que l’idée de sir John Maundeville était dans ce cas-là, et qu’elle était mieux faite pour être approuvée par un Boccace que par un théologien de la cour d’Avignon, et par un Poggio que par un docteur du concile de Constance.

Je prévois l’objection : comment une idée aussi considérable a-t-elle pu échapper ? C’est que, si apparente qu’elle soit, elle n’est pas aisément reconnaissable, si quelque chose ne vous a pas prévenu, et les raisons en sont nombreuses. En premier lieu, l’entassement de merveilles dont elle est flanquée, et qui ne la prouvent qu’en l’étouffant ; je répète à dessein l’expression dont je me suis déjà servi : c’est le phénomène des arbres qui empêchent de voir la forêt. Ensuite la prudence et la discrétion que l’époque exigeait ; nous allons Voir dans un instant que Maundeville a cru devoir prendre la précaution de placer son livre sous le couvert de l’orthodoxie. Autre obstacle, celui-là très fort ; l’idée se présente à son premier état de syncrétisme rudimentaire, brut, enveloppé, elle n’a pas traversé l’état analytique, et n’a pas atteint de déduction en déduction sa synthèse dernière. C’est une larve où tous les organes futurs sont repliés, une germination, non une végétation et floraison. Enfin aux époques de transition, surtout lorsque la société déclinante a duré aussi longtemps et aussi puissamment que celle du moyen âge, il se produit un état moral très particulier qui vaut la peine d’être expliqué.

A de telles époques, l’indépendance de l’esprit ne peut jamais être entière, écrasée qu’elle est par le poids des richesses morales de ce passé qui décline, et dont l’individu ne se sépare qu’à contrecœur, malgré lui, avec déchiremens ; quelquefois même c’est à son