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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/232

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dans « l’histoire anecdotique de la pièce, » elle est trop claire : les comédiens, qui devraient être pourtant en garde contre de pareilles surprises, ont cru voir dans le Père Lebonnard la pièce que M. Aicard, en la déclamant avec « sa voix chaude et comme dorée de soleil, » leur a fait croire qu’il avait faite, jusqu’au jour où, voulant y regarder de plus près, ils se sont aperçus qu’elle n’y était pas. Je comprends leur fureur. Mais, dans toute cette affaire, s’ils ont manqué de flair, pour commencer, et de netteté, par la suite, M. Jean Aicard, lui, a fait preuve d’une confiance en soi-même et d’une naïveté véritablement réjouissantes… Je serais trop cruel si j’en mettais les exemples sous les yeux du lecteur.

Quant à transformer maintenant le Père Lebonnard en je ne sais quelle manifestation d’un « art dramatique nouveau, » ce serait vouloir nous faire croire que la « nouveauté » consiste uniquement ou principalement, à ne pas être u ancien ; » et cela peut bien être vrai en fait d’habits ou de modes, mais non pas de langue ni d’art. Je ne suis pas fâché de trouver l’occasion de le dire aux auteurs du Théâtre libre. L’originalité serait donc à trop bon marché, s’il suffisait, pour y prétendre, de ne pas ressembler à ceux qui nous ont précédés ; et la question est de savoir en quoi, comment, et par où nous en différens. Si, par exemple, ils avaient de l’esprit, nous croirons-nous originaux parce que nous serons plats ? S’ils savaient tracer un caractère, nous congratulerons-nous, entre nous, d’en être incapables ? Et s’ils étaient habiles à construire une pièce, nous croirons-nous plus habiles parce que nous y serons maladroits ? C’est aujourd’hui le défaut des jeunes gens : ils changent les vrais noms des choses, et ils s’imaginent avoir changé les choses. J’en dirais davantage si, l’an dernier surtout, j’avais régulièrement suivi les représentations du Théâtre libre, ou plutôt si j’avais gardé le souvenir fidèle de ce que j’y ai vu, de la Casserole ou de la Fin de Lucie Pellegrin, mais le Père Lebonnard me suffit pour justifier ces réflexions. Ni caractères, ni sujet, ni forme ; rien n’y est nouveau que les défauts que j’ai dits ; et, de toutes les parties de l’art dramatique, s’il faut décidément qu’on en accorde une à M. Jean Aicard : c’est celle qui consiste à faire autour d’une pièce, dans les journaux et dans les coulisses, avant, pendant et après, tout le bruit qu’on a peur qu’elle ne fasse pas toute seule.