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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/221

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feu ; et en polémiques enfin ou philosophiques, — puisque c’est alors ainsi qu’on les appelait, — comme les Questions sur les Miracles ou le Dîner du comte de Boulainvilliers. Ces derniers, qui sont les plus nombreux et aussi les plus importans, roulent un peu sur toutes les questions que le XVIIIe siècle ait agitées, depuis celle du « produit net » et de la liberté du commerce des grains, jusqu’à celle de l’authenticité des Evangiles ou des rapports de la morale et de la religion. Enfin, parmi ces questions, à dater de 1760, il en est surtout deux où Voltaire ne se lasse pas de revenir, sans autrement se soucier de se voir accusé de « rabâchage » par le baron de Grimm : l’une est la question de l’administration de la justice criminelle ; et l’autre la question, non pas précisément de la divinité, ou de la vérité du christianisme, mais de sa conformité à la raison.

Je dis : à dater de 1760 ; et c’est ce que confirme l’examen bibliographique. Tandis qu’en effet, dans le second volume de M. Bengesco, les Mélanges antérieurs à 1760 s’inscrivent sous quatre-vingt-douze numéros seulement, — de 1548 à 1640, — dont la description n’occupe pas plus de soixante-quinze pages ; les Mélanges postérieurs à 1760 se classent sous deux cent trente-huit numéros, — de 1641 à 1879, — dont la description remplit tout près de trois cents pages. On remarquera que cela fait environ treize ou quatorze pamphlets par an, dont quelques-uns sont de gros livres, comme le Traité de la tolérance, ou la Bible enfin expliquée. Encore, je ne parle ni des Contes, — l’Ingénu est de 1767, et l’Homme aux quarante écus de 1768 ; — ni des tragédies que l’infatigable rimeur continue de brocher, — Tancrède est précisément de 1760 ; — ni des Épitres enfin ou des Contes en vers, — l’Épître à Boileau est de 1769, et la Bégueule de 1772 ; — ni du Dictionnaire philosophique, ni du Commentaire sur Corneille. Mais je crois devoir ajouter qu’il en est de la Correspondance comme des Mélanges, et que dans l’édition de M. Moland, par exemple, tandis que, de 1711 à 1760, pour un demi-siècle, nous n’avons que 4,011 pièces, nous en avons 6,250 pour les dix-huit années seulement de Ferney, de 1760 à 1778. Les pertes ou les manques se compensent ; et si, pour la première période, nous n’avons plus les lettres de Voltaire à Mme du Châtelet, ni l’espérance qu’on les retrouve un jour, on publiera sans doute les six ou sept cents lettres de Voltaire au banquier Tronchin, mais elles ne sont pas encore dans nos éditions. Évidemment, à cette suractivité du « vieillard de Ferney, » il doit y avoir d’autres raisons que son éloignement de Paris ; et la bibliographie, qui nous aidait tout à l’heure a besoin, maintenant, que nous l’aidions à son tour.

Oui, dès l’époque où Voltaire écrivait l’Epître à Uranie, si ses idées n’étaient pas encore arrêtées, comme l’on dit, il en avait au moins les commencemens de toutes ; et c’était bien celles que, dans ses Mélanges ou dans le Dictionnaire philosophique, il devait un jour développer.