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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/206

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les deux meneurs du ministère des affairés étrangères, et qui a connu le caractère et les dispositions des négociateurs, est en droit de douter que le cabinet de Vienne eût persisté dans son bon vouloir s’il n’avait eu la France derrière lui. » Il paraît qu’il en coûte beaucoup de reconnaître une dette contractée envers un souverain malheureux, et qu’il faut être deux fois gentilhomme pour ne pas battre le chien devant le lion.

Depuis la guerre de Crimée, l’hégémonie de l’Europe avait appartenu dix ans durant à Napoléon III ; il en avait dépossédé l’empereur Nicolas, et le roi Guillaume devait la lui prendre. En 1866, on croyait encore à sa puissance ; on s’abusait et sur l’état d’une constitution profondément atteinte, qui avait affaibli ses facultés, et sur la force de son gouvernement miné par une fièvre lente. La maison commençait à se crevasser ; mais la foule n’apercevait pas les lézardes. Quelques esprits clairvoyans avaient seuls deviné les misères cachées du second empire et pressenti la destinée qui l’attendait. Nous trouvons à ce sujet d’intéressans et curieux témoignages dans les mémoires du comte Vitzthum.

Le ministre du roi de Saxe à Londres recevait quelquefois la visite d’un de ces agens secrets que les gouvernemens emploient avec défiance, mais non sans profit, et qui vivent sous terre comme les taupes. Ils s’exagèrent beaucoup leur importance, mais quand ils ont de l’esprit, ils fournissent quelquefois aux diplomates d’utiles informations. Souvent les braconniers savent mieux que les garde-chasses ce qui se passe dans les forêts ; ils ne craignent pas de déranger les faisans en pénétrant dans les fourrés. Cet agent, que M. de Beust appelait l’homme mystérieux, mangeait à tous les râteliers ; on se gardait bien de croire tout ce qu’il disait, mais on ne laissait pas de l’écouter. Il rédigeait des rapports, des mémoires, que lord Palmerston lui payait grassement. Plus d’un souverain et M. de Bismarck lui-même le recevaient et le faisaient causer ; on l’introduisait par l’escalier dérobé et par la petite porte. « Comme l’Atta Troll de Heine, nous dit M. Vitzthum, ce n’était pas un caractère, mais il ne manquait pas de sagacité et de talent. » Au mois de mars 1860, il disait à l’auteur des mémoires : « Soyez sûr que pour Napoléon la question du dedans a aujourd’hui beaucoup plus d’importance que toutes l’es questions étrangères. Il ne peut se dissimuler que l’eau lui monte jusqu’au cou. Il ressemble à ces malades qui savent assez de médecine pour compter leurs pulsations. Il est aussi comme un homme dont la montre retarde, et qui sait l’heure où elle s’arrêtera ; il cherche vainement la clé pour la remonter. Morny est mort, Walewski n’est pas un Morny. L’empereur n’est pas un homme de guerre, il l’a appris à Solférino. Il n’a pas de généraux, et ceux qui se donnent pour tels n’ont pas sa confiance. Ses