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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/197

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intellectuel, économique, une facilité de vie matérielle que l’homme n’avait jamais connue, et l’ivresse joyeuse de l’individu complètement émancipé. Mais il faut payer la note des terribles chimistes qui ont procuré cette ivresse ; la monnaie, ce sont des révolutions et des provinces perdues ; ce seraient peut-être l’indépendance nationale et la sécurité sociale, si nous ne savions pas nous dégriser à temps.

Heureusement, un principe malsain ne tue pas à coup sûr. Ici encore, la physiologie s’accorde avec l’histoire pour nous enseigner que les virus, mortels en certains cas, s’atténuent, s’éliminent ou se transforment en d’autres cas. Le nôtre s’épuise, le discrédit intellectuel des principes de 1789 en est la preuve. Son opération s’achève, avec tout ce qu’elle comportait de bon ou de mauvais. Il reste de cette opération une substance nouvelle, produit naturel que nul ne peut songer à modifier, et qu’il faut apprendre à traiter. C’est la démocratie, une grande démocratie qui cherche confusément à s’organiser. Comme elle est placée dans des conditions que l’histoire n’avait pas encore présentées, nous ne pouvons pas deviner ce que sera la future organisation. Nous pressentons seulement qu’il faudra, durant une période assez longue, compter avec trois élémens irréductibles : le suffrage universel, le service militaire également universel, la forme républicaine.

Le suffrage universel, nous ne pourrions pas vivre avec lui, si l’on en croit ce que disent tout bas ses serviteurs les plus empressés ; ils en parlent comme de ces despotes d’Asie qu’on maudit en les flattant, et contre qui l’on médite toujours un coup de poignard qu’on n’ose pas donner. J’ai moins mauvaise opinion de l’épouvantail ; à la condition qu’on n’y cherche pas un ressort délicat de gouvernement, mais une sorte de régulateur mystique des autres ressorts, au sens de l’adage : vox populi, vox Dei. A ceux que ces mots feraient sourire, je demande humblement l’explication d’un contraste singulier qu’ils auront certainement médité. Si l’on examine, à l’instant de la délibération, un acte isolé des pouvoirs raisonnables, ministères, chambres hautes ou basses, etc., cet acte est presque toujours justifié par des motifs plausibles, il marque du discernement, souvent de l’habileté. Mais si l’on prend, au bout d’un petit nombre d’années, une série de ces actes raisonnables, c’est à n’y plus rien comprendre : tout a tourné contre les intentions des gouvernans, tous leurs desseins ont échoué, le hasard pur n’aurait pas fait pire. Dans les manifestations du suffrage universel, l’ordre de ces phénomènes est renversé. Une élection isolée est presque toujours baroque, tous les gens sages conviennent qu’elle n’a pas le sens commun ; mois si l’on considère l’ensemble des élections durant une période un peu longue, cet ensemble